Depuis le début du conflit dans leur pays, en mars 2011, les artistes syriens sont nombreux dans les galeries beyrouthines. Le marché de l’art libanais, traversé ainsi par une nouvelle vague de peinture contemporaine, ne s’en trouve pas pour autant bouleversé…

« C’est amusant, je n’avais pas mis les pieds à Beyrouth depuis trois ans, raconte Delphine Leccas, commissaire indépendante. Le Liban ne portait alors aucun intérêt aux artistes syriens, en dehors de quelques pionniers de l’art contemporain. Or aujourd’hui l’engouement à leur égard est tel que l’on pourrait se demander si être Syrien n’est pas devenu une condition sine qua non pour exposer à Beyrouth ! »

Depuis le début du soulèvement syrien, le nombre de galeries dans la capitale libanaise a augmenté à mesure qu’affluaient les artistes fuyant les violences de la guerre. En moins de trois ans, « les centres artistiques ont bourgeonné et tous présentent des artistes syriens », confirme l’ancienne responsable de la programmation culturelle à l’Institut français de Damas. Parmi eux, citons Ayyam, qui a su exporter le modèle de sa galerie damascène à Londres, Dubaï, Djeddah et, bien entendu, au Liban, ou encore l’espace culturel Artheum, spécialisé dans l’organisation de salons d’art et de design. Depuis son ouverture en 2012, la galerie du quartier de la Quarantaine a présenté la première édition de son salon d’art syrien, introduisant auprès des amateurs d’art libanais plus de cinquante artistes originaires du pays de Sham. « Cela a été un succès, tant au niveau de la fréquentation ou de la couverture médiatique, qu’en matière de ventes », confirme Nino Azzi, le fondateur d’Artheum. D’après lui, ces peintres nouvellement arrivés à Beyrouth n’empiètent pas sur la clientèle des artistes libanais, car ils proposent une technique et un style profondément différents, ainsi qu’une tout autre gamme de prix. « Certains disent qu’ils perturbent le marché mais ce n’est pas nécessairement vrai, explique-t-il. Les chalands achètent ce qu’ils aiment au prix qu’ils peuvent payer. Il s’agit des règles élémentaires de la régulation de marché. »

Delphine Leccas rejoint l’opinion du directeur de galerie. Elle estime que l’afflux des artistes syriens s’est accompagné de l’émergence d’une nouvelle clientèle, étrangère au marché de l’art avant la crise syrienne. De toutes façons, la question d’une perturbation ne se pose qu’à court terme : « la majorité de ces artistes considèrent Beyrouth comme une étape avant de partir ailleurs ».

Un marché de l’art à la fois ébranlé et remis sur pied

Raouf Rifai, artiste peintre libanais, nous confie ses réflexions quant aux répercussions de cette migration syrienne sur le marché de l’art au Liban.

L’afflux récent de peintres syriens au Liban représente-t-il une menace pour le marché de l’art libanais ou au contraire, l’opportunité de le vivifier ?

Nous devons savoir à quels peintres syriens nous faisons référence. On compte environ cinq peintres syriens connus résidant au Liban, une cinquantaine d’artistes émergents, et plus d’une centaine qui n’ont pas encore d’expérience professionnelle.

Les grands peintres syriens de renom ne présentent pas de « menace » pour le marché libanais : ils conservent leur réputation et le prix de leurs œuvres n’a pas varié. Ce sont plutôt ces centaines de jeunes, nouveaux dans le secteur, qui créent quelques perturbations. Ils représentent un gain facile pour les galeries, produisant des tableaux valables pour une contrepartie minime. Ils ont déclenché une effervescence sur le marché de l’art local, et leur offre massive force les artistes locaux et les galeries à baisser leurs prix. Le marché en est si agité qu’on ne différencie plus les bons des mauvais artistes.

Mais il faut reconnaître par ailleurs que cela est favorable à la stabilisation du marché de l’art libanais, car nous stagnons dans un climat où les copieurs prospèrent et où les œuvres souvent banales sont surévaluées. La quantité toujours croissante d’œuvres et d’artistes force les galeries à redevenir plus critiques, à aiguiser leur regard. En outre, cela provoque aussi le retour de certains peintres libanais vivant à l’étranger, comme s’ils voulaient participer à cette réévaluation, à ce climat plus franc et prometteur, pour défendre et raviver l’art libanais.

Pouvons-nous parler « d’exploitation » des peintres syriens ?

Le terme d’exploitation est fort. Mais il est vrai que certaines galeries profitent du fait que les Syriens se trouvent dans une situation précaire pour leur extraire un grand nombre d’œuvres à des prix dérisoires. Ces artistes réfugiés n’ont pas vraiment le choix : la plupart désirent accumuler le plus possible de liquidités et ce très rapidement, pour pouvoir atteindre la terre promise de l’Europe ou d’ailleurs ; pour eux le Liban n’est qu’un lieu de transit. Certains disent aussi que ce sont les Syriens qui ont quelque peu exploité les galeries libanaises. Nous avons entendu de fâcheuses histoires racontant comment des artistes syriens ont mis le cap vers l’Europe à la première opportunité, en négligeant leur engagement professionnel avec leur galerie.

Il semble qu’un nombre considérable de peintres syriens aient déjà quitté le Liban, est-ce votre sentiment ?

Oui, à moins qu’ils n’y soient jamais venus. Les grands maîtres sont partis vers l’Europe ou vers Dubaï bien avant de songer à s’établir au Liban. Les peintres qui ont dû y faire escale se sont rués sur certaines ambassades pour se procurer un visa de sortie.

La technique de la peinture enseignée en Syrie se distingue-t-elle de la nôtre ?

La technique apprise dans les écoles d’art en Syrie semble plus rigoureuse que celle qui est enseignée dans les écoles libanaises. D’ailleurs, il y a bien plus de maîtres syriens dans les musées que de libanais. En revanche, étant donné la difficulté pour beaucoup de nos voisins à voyager à l’étranger, ils ont une vision restrictive du monde. Si leur technique classique est très valable, leur esprit créatif l’est moins. Leurs œuvres se ressemblent, comme si elles suivaient toutes une même ligne directrice. Chez nous, l’État n’applique pas ouvertement une censure sur la production artistique. De plus, les Libanais émigrent et voyagent beaucoup, développant souvent leur art par eux-mêmes bien plus qu’à l’université. La peinture des artistes libanais est donc généralement plus libre, plus créative et plus subjective.

A quoi attribuez-vous l’engouement pour la peinture syrienne ? Est-ce une tendance passagère ?

Quand les peintres syriens sont arrivés, les amateurs d’art ont préféré leurs tableaux parce qu’ils se marient bien à leur environnement, à l’ambiance dans laquelle ils évoluent. Ils les ont trouvés plus « arabes », plus adaptés à leur goût, plus exotiques peut-être. Mais maintenant la vague est un peu passée. Je reste donc confiant : la demande concernant l’art local ne devrait pas s’éroder, d’autant que celui-ci s’est enrichi suite à ces remises en question, déclenchées par les bouleversements dans la région.