Dans le caza de Marjeyoun, de Kfar Kila à Adayssé en passant par Houla et Mayss el-Jabal, c’est une seule et même histoire, un seul et même sort, avant d’atteindre le caza de Bent Jbeil. Quatre bourgs et villages frontaliers, dont les habitants ont grandi en contemplant une Palestine qui fait partie de leur quotidien, comme ceci est d’ailleurs le cas pour toutes les autres agglomérations le long de la frontière.
  Kfar Kila, qui en langue syriaque signifie « le village de la mariée », entretient une longue relation avec la résistance. En 2000, la localité a littéralement revêtu les atours d’une mariée, car c’est par son passage grand ouvert que s’en est allé le dernier soldat israélien. Qui veut constater de visu la défaite israélienne n’a donc qu’à visiter le lieu symbolique dit Porte de Fatima, puis lancer une pierre en direction du poste militaire israélien situé en face, et repartir.
  La porte n’a pas tardé à se transformer en point de ralliement pour tous les sit-in et manifestations organisés lors des occasions nationales. Israël en a été à ce point irrité qu’il a érigé un mur de béton à droite et à gauche du passage. Mais si la vue a été occultée, la symbolique du lieu, elle, est demeurée intacte ; d’autant qu’Israël n’a pu effacer les traces de sa défaite gravées de manière flagrante tout au long de la frontière.
  En 2000, le Sud Liban a brisé les chaînes d’une occupation qui s’était maintenue un quart de siècle environ. Puis la victoire de 2006 a définitivement discrédité l’image israélienne d’invincibilité. Les habitants des localités frontalières, qu’ils soient pour ou contre l’action du Hezbollah, se rejoignent dans la constatation qu’Israël a concrètement prouvé qu’il était « plus fragile qu’une toile d’araignée ».
  À Houla, le docteur Nemr Salim s’enorgueillit : « Israël a peur de nous et non l’inverse ». Il raconte qu’il a acheté un terrain qui jouxte la frontière, en vue d’y bâtir une demeure, entreprise inenvisageable avant la victoire de juillet-août 2006. Dr Nemr, qui est communiste, assure que sa localité, connue pour être historiquement un bastion communiste, ne se préoccupe pas de savoir qui résiste. La priorité est de résister.
  (…) Ce n’est pas l’avis du frère de Nemr, Adel, qui revient d’Arabie Saoudite : « Les camps du 8 mars et du 14 mars (un allié, l’autre opposé à Damas, ndlr) sont des voyous qui s’imaginent que le Liban est leur domaine. » Il a des réserves à formuler sur la conduite du Hezbollah, notamment sur son ingérence en Syrie, mais il refuse d’établir une distinction entre les uns et les autres : chacun tient sa part de responsabilité dans le dépérissement de l’État.
  Ces divergences d’opinions ne s’aggravent jamais au point de se muer en conflits. Ainsi, Sajed Ghenwi ne nie aucunement l’importance historique de l’implication des communistes dans la lutte. Affilié au Hezbollah et lui-même issu d’une famille communiste, il confirme que les habitants de Houla se tiennent toujours les coudes quand il s’agit de résister. Malgré tous les désaccords politiques, leur but est le même : résister à Israël.
  Le village de Mayss el-Jabal ne diffère pas trop de Houla, en dehors du fait qu’il surpasse son voisin par la profusion de banderoles commémorant la victoire de juillet-août : « Mayss el-Jabal, citadelle du djihad et de la résistance ».
  (…) La sécurité, et encore la sécurité : toutes les personnes rencontrées en cours de route nous évoquent ce sentiment de sécurité qu’éprouvent aujourd’hui les habitants du Sud. Abbas Kabalan, un captif libéré, déclare que la guerre de juillet-août a entériné l’équation de la stabilité dans la région et que « l’Israélien ne perd pas de vue que toutes ses colonies sont à la portée des fusées ».
(…)
  Les soldats du contingent indonésien de la Finul sourient devant les caméras. Ils sont positionnés sur la corniche du village de Adayssé ; celui-ci donne sur la plaine de Houla, qui s’étend jusqu’en Palestine. Affables, ils ne trouvent aucun inconvénient à être pris en photo par les visiteurs.
  La position de Adayssé est particulièrement délicate aux yeux de la Finul. Ses recrues et ses officiers n’ont pas oublié les affrontements qui se sont déroulés entre les armées libanaise et israélienne, il y a quatre ans (le 3 août 2010), autour de l’abattage d’un arbre par les Israéliens, dans la zone frontalière libanaise. Bilan : côté israélien, un officier mort et deux soldats blessés ; côté libanais, trois soldats morts, ainsi que le journaliste Assaf Bou Rahhal.
  Cet incident n’aura pourtant pas été le plus grave depuis la guerre de juillet-août. Nombre de provocations israéliennes l’ont suivi, que le contingent international, qui venait de s’établir dans un poste près de celui de l’armée libanaise, s’est efforcé de traiter pour contenir la situation.
  Les violations israéliennes n’ont pas altéré les projets des habitants de la ville. Les maisons se succèdent sur la bande frontalière, et des palais s’y construisent sans que leurs propriétaires s’inquiètent de les voir pris pour cibles, en première ligne dans l’éclatement de n’importe quelle guerre future.
  Construire le long de la frontière est devenu une culture de la résistance, que partagent tous les habitants du Sud Liban.

Elie Ferzli est journaliste politique.