Au Liban, les ténors du régime n’ont pas cessé de jouer avec le sang des citoyens en s’adonnant, une fois de plus, à leur vice préféré : la roulette russe. Ils ont contribué à transformer le drame sanglant qui se déroulait en Syrie et contre elle, en l’enjeu d’un conflit mortel.
  En n’ayant de cesse de se chamailler sur les droits et devoirs naturels et incontestables qui incombent à l’État dans ses diverses institutions, que celles-ci soient civiles ou militaires, les élus incitent leurs partisans, obnubilés par leurs appartenances communautaires et confessionnelles, à se ruer vers les abîmes de la guerre civile.
  Que l’on observe le Liban de l’extérieur ou le système libanais de l’intérieur, il semble que ces créatures désignées du nom de Libanais n’ont jamais formé un peuple et ne deviendront jamais un peuple uni et unifié.
  C’est que, au Liban, l’État a une existence purement symbolique. On peut facilement le supplanter en invoquant les confessions (et les sectes) qui court-circuitent toutes les institutions : la présidence, le Parlement, le gouvernement, l’administration publique officielle et même les administrations parallèles enfantées par l’absence de loi et de contrôle !
  Bien plus, les confessions, quand elles surgissent, annulent les instances de la représentation populaire : partis, syndicats, associations, organisations, clubs sportifs, et parfois jusqu’aux liens familiaux.
  Le confessionnalisme politique n’a pas de tabou. Sans aucune pudeur face au sentiment national (et naturel), à la conscience individuelle ou au sentiment religieux, un haut-fait glorieux de l’histoire du Liban moderne essuie les attaques de la calomnie : la résistance contre l’ennemi israélien. Avec une hargne dépassant même en intensité celle de l’ennemi, on cherche obstinément à dénaturer sa victoire dans la bataille de libération de 2000, tout comme le refoulement de l’invasion israélienne en juillet-août 2006, en présentant ces deux exploits comme des « services » en monnaie sanglante offerts à l’influence iranienne… et à l’hégémonie syrienne.
  Quant à l’armée nationale, elle a été – et est encore – la cible d’une féroce campagne de discrédit et de diffamation qui porte atteinte à son honneur et tente d’ébranler son unité. Les positions de ses troupes et de ses points de contrôle sont dévoilées, au point que bientôt on lui dictera peut-être qui elle devra ou ne devra pas laisser passer. L’un l’accuse de s’être islamisée, l’autre lui demande des comptes pour son statut de « première institution maronite ». (…)
  En Syrie, les affrontements s’intensifient entre le régime et ses divers opposants, et le sang coule à flots en charriant les repères de cet État qui a été l’un des centres d’influence majeurs de la région. Dans le même temps, au Liban, les citoyens embrigadés s’attroupent derrière leurs quasi-saints leaders, se partageant en deux camps correspondant aux camps en lice en Syrie, prêts à s’entredéchirer, inconscients de la catastrophe générale qui serait leur lot commun si aucun des deux ne parvenait à s’imposer sur le plan militaire et que le feu syrien s’étendait jusqu’à eux.
  On dirait que personne ne veut comprendre qu’il ne peut y avoir de vainqueur dans un Liban pris au milieu de cette tourmente de sang syrienne.
  Qu’est-ce qui préserve ce non-État à la structure friable et fissurée – dont les confessions se partagent les mohafazat (régions) et les caza (départements), les fonctions publiques, les forces armées, les institutions économiques et financières, tous frappés par la cancérisation sectaire – qu’est-ce qui le préserve de sombrer dans le sang versé ?
  D’autant qu’en dépit de ce sombre tableau, les appels au dialogue ne reçoivent aucun écho, le seul impératif étant la soumission au chantage confessionnel sous couvert de politique, une politique manipulée par les directives et les injonctions étrangères, tout un remue-ménage pour accoucher d’une « rencontre » dont le plus notable accomplissement sera, au mieux, une ridicule photo souvenir des protagonistes.
  Serait-il hâtif d’affirmer que les seigneurs de la politique libanaise se retrouveront tous dans la case des perdants si l’État syrien s’effondre et que son peuple se noie dans un bain de sang collectif ?  
  N’en ont-ils pas assez, les « vassaux » libanais, de toutes ces guerres civiles qui ont sacrifié un quart de leur peuple sur sa propre terre, déporté un autre quart dans l’émigration forcée et coincé un troisième dans les longues files d’attente aux portes des ambassades ?
  Tout cela ne leur est-il pas suffisant pour réaliser que leur bien-être dépend de la paix intérieure, et que la garantie de la fondation d’une nation est la foi en son unité ?
Combien de temps encore s’accrocheront-ils à ce statut de résidents des « réserves » et des ghettos confessionnels et sectaires, dans un système qui bafoue le concept d’État ?
  Il est honteux et affligeant que le passé ait été plus radieux que le présent…
  Espérons qu’il ne le sera pas aussi plus que le futur…