Coupables festivals…
« Que de fois nous mourons de notre peur de mourir », relevait Sénèque.
Le Liban est un appel à la vie.    
Un attentat-suicide a lieu, et que font les Libanais ? Ils planifient un festival. Un politicien est assassiné, comment réagissent-ils ? Ils courent assister massivement aux spectacles proposés. Pour nous, cela est normal, cela est même la normalité par excellence. Pour autrui, cela est insensé, inconscient, voire totalement incompréhensible.
Comment leur expliquer que la peur est ce qui fait naître le courage nécessaire pour la vaincre, un poison qui crée avec lui son antidote ?
Comment leur expliquer que la peur n’est qu’un balbutiement de l’esprit, un de ces errements de l’âme que nous supplantons par une imagination et une fantaisie plus grandes ? C’est ce qui expliquerait, aussi, comment la peur explose superbement en art.Le Liban a une fois de plus ces derniers mois illustré le jeu symétrique de l’art et de la mort, par une alternance d’explosions et de festivités.

  Le soir du jeudi 27 juin, dans une attitude de défi franche et claire, le Festival international de Beiteddine a été inauguré par Magida El-Roumi, avec sa voix de chanteuse d’opéra aux qualités vocales et esthétiques si particulières. Défi à la fois de l’administration du festival, qui donne la priorité à l’art et à la joie de vivre, et de l’artiste elle-même, qui maintient son engagement annuel à chanter l’amour et la paix, comme pour exorciser les démons de la guerre, qui prolifèrent dans sa patrie comme dans tout le monde arabe.
  Roumi n’a pas déçu ceux qui ont répondu à son appel, malgré les appréhensions sécuritaires, et elle a puisé des trésors dans les tréfonds de son cœur : Hadâya bel ’élab (Des cadeaux par paquets), selon les termes de sa célèbre chanson, comme si elle conjurait le sort qui accable son peuple, en digne représentante du poète libanais Saïd Akl : « Que tu demeures dans ce ciel... gravé comme le soleil... et ce jour, plus qu’hier ». La puissance du chant et de la musique dans un amphithéâtre plein à craquer a éclipsé l’écho des explosions qui hante l’esprit de chaque Libanais, martèle sa lutte pour l’existence, dans un pays qui se dirige tout droit vers sa fin, à moins que ses enfants n’en décident autrement.
  Telle une prière lancée à voix haute, le chant de Roumi s’est élevé, célébrant l’amour, la sécurité et la paix, bénissant cette terre où aujourd’hui règnent les ténèbres. L’impressionnante mobilisation sécuritaire était contrebalancée par une tout aussi impressionnante densité de spectateurs, dont la présence résonnait comme une réponse à la fois délibérée et instinctive au danger qui menace leur vie, leur mode de vie, et jusqu’à l’essence de leur pays…
  Plus de cinquante musiciens, accompagnés d’un grand chœur, ont occupé la scène sous un éclairage pourpre qui a ajouté une touche d’intimité et de romantisme à la perspective du palais de Beiteddine, en prélude à l’apparition de la chanteuse sous des cascades de lumières, dans une extraordinaire scénographie lumineuse. Parée d’un blanc nuptial pailleté d’étoiles argentées, Magida El-Roumi a entamé le récital avec Sayyidil raïs (Monsieur le Président). Cette chanson a résonné comme un appel urgent à combler la vacance présidentielle qui compromet le régime du pays et sa signification. Le siège vide du Président a effectivement occupé la scène comme un élément du message que la chanteuse tenait à délivrer, montrant combien elle était préoccupée par les causes de son pays et ses épreuves. Elle a prononcé quelques mots dans ce sens, appelant les dirigeants à se hisser à la hauteur de leurs responsabilités et à s’atteler à leur tâche, celle de faire progresser leur pays. Puis sa voix a pris son envol pour le voyage de l’amour et de la joie, avec sa nouvelle chanson, Hal sâha, des reprises de son répertoire, ancien ou récent, telle l’exquise mélodie de Ghanni (Chante !), et bien d’autres…