Il n’y a rien de plus singulier et de plus paradoxal que le statut d’écrivain entre deux cultures, d’écrivain partageant sa vie entre deux mondes, vivant dans une culture et écrivant dans la langue d’une autre, comme c’est le cas de l’écrivain libanais de langue française. Néanmoins, ce statut est parfois  inconfortable et porte à quelques interrogations fondamentales. La première est évidemment la question incontournable de l’appartenance. Un écrivain libanais francophone appartient-il à la littérature française ou à la littérature libanaise ? Très curieusement, ce genre de dilemme ne se pose pas pour les auteurs d’autres langues, les anglophones par exemple. Un romancier pakistanais ou sri lankais, surtout s’il vit en Grande-Bretagne ou au Canada, est automatiquement considéré comme britannique ou canadien. Pour le cas des écrivains libanais, qui est d’ailleurs aussi celui de leurs collègues francophones des autres nationalités (qu’ils soient Algériens, Marocains, Sénégalais ou Congolais), la chose est moins évidente. Tout écrivain venu du Liban, et quel que soit son lieu de résidence, ou l’âge même de son installation en France, est toujours considéré comme libanais. De ce fait, son œuvre est immédiatement renvoyée à la catégorie de la « littérature francophone », en un geste que d’aucuns considèrent comme une sorte de racisme latent. Pourtant, à y regarder de près et avec objectivité, ce concept de « littérature francophone » n’est pas totalement aberrant, puisqu’en définitive, l’histoire de la littérature française n’est pas semblable à celle des littératures de langue française issues d’autres pays. L’une et les autres n’ont pas vécu les mêmes moments et ne développent pas les mêmes thématiques. Il peut donc paraître logique de séparer les deux corpus, au moins dans les études littéraires, à l’instar de ce qui se fait pour le découpage et les périodisations à l’intérieur même des études françaises. Ce qui en retour ne fait que rendre compte d’une évidence, à savoir qu’un écrivain libanais de langue française appartient bien d’abord à sa culture d’origine avant d’appartenir à sa langue. Et ce n’est pas une question de préséances, mais bien de contenu d’œuvres et de logique historique. Quant à l’attitude de la plupart des éditeurs, elle est différente puisque la majorité d’entre eux publient les œuvres des auteurs de langue française sous le label « littérature française » (sous-entendu « de langue française ») et les mêlent à celles des auteurs français de souche pour les distinguer des œuvres en langue étrangère.
   Que les écrivains libanais de langue française soient donc, avant toute autre considération, des  écrivains nationaux, la chose ne fait pas le moindre doute. Mais subséquemment, l’autre question qui se pose est de savoir s’ils sont admis pleinement parmi les écrivains nationaux libanais et surtout s’ils sont reconnus comme tels par leur pairs de langue arabe, et par la critique locale. Ici, la réponse est plus ambiguë et plus délicate. Il est indubitable que les écrivains francophones rencontrent une forme de reconnaissance auprès de la critique et de leurs compères de langue arabe, mais cette reconnaissance est toujours dispensée avec précaution. Et parfois avec distraction, comme lorsque des festivals ou des fêtes du livre oublient leur existence, ou lorsque certains articles qui se veulent exhaustifs sur un thème précis au sein de la littérature libanaise omettent de prendre en considération les œuvres francophones qui pourtant parfois illustrent mieux que d’autres le thème en question. On peut voir dans ces oublis (oublis ô combien liés à des prises de position inconscientes) le fruit de pures maladresses factuelles. Mais ils sont aussi indubitablement l’expression d’une sorte de méfiance globale et encore lancinante à l’égard d’œuvres que l’on continue sans le formuler à considérer comme la manifestation d’une aberration historique, comme quelque chose qui serait issu de la colonisation ou de je ne sais quelle vieillerie idéologique. Dans l’idée qu’une culture ou un univers national ne peuvent s’exprimer que dans une seule langue. Ce qui est une erreur, toute la littérature ouverte et multiple de ce début de siècle dans le monde ne fait que le prouver. Mais tout cela, cette méfiance autant que ces oublis, vient aussi sans doute du fait que la langue française contribue parfois à brouiller la réception du contenu des textes. Car l’écrivain francophone, s’il ambitionne de construire une œuvre et pas seulement de produire une somme de livres, introduit certes dans la langue française des éléments prosodiques issus de sa culture, mais il manipule et dialogue surtout avec les formes que la langue française et sa littérature véhiculent, il les questionne et les retravaille comme un écrivain français. En ce sens, il appartient donc bien aussi à la littérature française. Le paradoxe, on le voit, est grand et peut certes générer  incompréhension et frustrations, mais il confère également à l’écrivain la puissante satisfaction d’exister doublement.

**Charif Majdalani est romancier et professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il a publié quatre romans aux éditions du Seuil, Histoire de la Grande Maison (2005), Caravansérail (2007, prix Tropiques, prix François Mauriac de l’Académie française), Nos si brèves années de gloire (2012), et Le dernier seigneur de Marsad (2013). Il est également président de la Maison internationale des écrivains à Beyrouth.
Août 2014.