Dès les premiers jours de son activité, le mouvement sioniste en Palestine a réalisé, dans son inconscient si ce n’est en toute conscience, que son plan allait se heurter à une résistance arabe farouche. Les intellectuels juifs « bâtisseurs » qui avaient émigré en Palestine et intégré l’effort visant à promouvoir les idées sionistes, n’ont eu de cesse de débattre des « meilleures méthodes » pour affronter ce qu’ils ont qualifié de « problème arabe », passant au crible toutes les solutions possibles, de la déportation de la population arabe autochtone vers d’autres régions à l’instauration d’un État binational. Ils ont également examiné toutes les possibilités de partition du pays et se sont accordés sur un principe essentiel : plus de terre et moins d’Arabes, un principe qui découle du « devoir » d’occupation et de contrôle du pays. Dans la foulée de ce débat, des personnalités juives sionistes, jouissant d’une certaine considération en Palestine, sont montées au créneau. En effet, elles ont pressenti le danger que courrait le Yishouv (la colonie juive native) si la Palestine était « accordée » uniquement aux Juifs, conformément à la Déclaration de Balfour de 1917, et elles ont affirmé leur réticence à l’idée d’occulter complètement l’existence des Arabes, allant jusqu’à prôner la solution de l’État binational, apte, selon elles, à « sauver les Juifs d’eux-mêmes ».

Brit Shalom et l’approche de l’État binational
   De nouvelles recherches ont été récemment publiées en Israël sur l’activité de certaines de ces personnalités qui ont souffert de marginalisation ; la plus rigoureuse est probablement l’ouvrage intitulé De Brit Shalom (Alliance pour la Paix) à Ihoud (l’Union): Yehuda Leib Magnes et la lutte pour un État binational. L’auteur de cette étude, Youssef Heller, professeur de relations internationales à l’université hébraïque de Jérusalem, a tenté de lire l’activité de ces deux organisations politiques juives selon deux axes temporels qui se succèdent. Le premier axe, le plus large, s’étend de 1917 à 1942. Le second, plus étroit, s’étale de 1942 – date de la conférence du mouvement sioniste à Baltimore aux États-Unis, qui avait pour objectif pratique la création d’un État juif en Palestine – à 1949, suite à ce que l’auteur qualifie de « victoire d’Israël dans la guerre pour l’indépendance » (la guerre de 1948).
   Le choix de 1917 n’est pas anodin, puisqu’il s’agit de l’année de la Déclaration de Balfour, qui a eu pour corollaire le mandat britannique en Palestine à compter de 1922. Selon l’auteur, ce sont les circonstances historiques objectives ayant sous-tendu cette promesse qui ont amené ces personnalités juives à prévoir « le danger inhérent à l’octroi de la Palestine aux seuls Juifs sur la base de considérations purement impérialistes (britanniques), dans un déni absolu de l’existence arabe ». Pour contrecarrer ce danger jugé imminent, ces personnalités ont défendu avec encore plus d’acharnement la solution de l’État binational, pour remédier à ce qu’elles ont communément désigné par le « problème palestinien ».
   L’ouvrage suit de près l’activité de Yehuda Leib Magnes, conseiller et président de l’université hébraïque de Jérusalem, ainsi que l’activité et les idées d’Akiva Ernest Simon et de Martin Buber, devenus respectivement professeur de pédagogie et professeur de sociologie culturelle dans cette même université.
   Ces trois personnes contribuent, en 1926, aux côtés d’éminentes personnalités sionistes, à la constitution de l’association Brit Shalom, s’opposant aux idées du Parti sioniste révisionniste dirigé par Vladimir Jabotinsky, qui souscrit à l’approche offensive de « la muraille d’acier » (une armée juive), réclamant la création d’un État juif à l’ombre de l’impérialisme britannique et au nom des intérêts colonialistes britanniques. Toutefois, Brit Shalom n’aspire pas à devenir un parti politique proprement dit, mais plutôt une association culturelle et pédagogique, visant essentiellement à renforcer les positions – au niveau culturel – du leadership « modéré » manifesté par le courant principal au sein du mouvement sioniste ; elle estime que Chaim Weizmann, chef de la Histadrout (Association des travailleurs de la Terre d’Israël), est derrière ce leadership « modéré » face à David Ben Gourion, chef de file d’une vision plus extrémiste. L’auteur de l’étude affirme en effet que l’écart entre l’approche de Weizmann et celle de Brit Shalom n’était pas profond, si ce n’est que cette dernière a revendiqué la fondation de structures fédérales, avec une représentation proportionnelle qui consacrait alors, de fait, une position de minorité autonome pour le Yishouv, à l’intérieur d’un État binational. Les deux visions s’éloignèrent toutefois à l’issue des événements de 1929, connus sous le nom de « pogrom d’Hébron » et désignant l’impressionnante révolte de Palestiniens contre la communauté juive de la ville. Brit Shalom estime que ces événements sont de nature à accélérer la solution de l’État binational qu’elle appelait de ses vœux. En revanche, le commandement sioniste, sous la férule de Weizmann, voit dans ces événements un mauvais présage pour l’avenir, et donc, une incitation à exécuter le projet sioniste à la lettre, dans lequel le Yishouv œuvre à rechercher une solution individuelle et totalement indépendante. En d’autres termes, le sionisme aura à se transformer en une entité politique indépendante, forte de sa puissance propre, laquelle devra se traduire par une présence démographique, économique et sécuritaire prépondérante, susceptible de « persuader les Arabes qu’ils seront incapables de l’éradiquer ».
   Lorsque Brit Shalom brandit la bannière du pouvoir binational en Palestine, c’est d’abord dans les termes d’un renoncement préalable à la réalisation d’une majorité juive dans le pays, c’est-à-dire en se contentant de la position de minorité. Suite aux événements de 1929, Brit Shalom tente de rechercher un compromis ou une solution intermédiaire avec les Arabes. Toutefois, cette approche se heurte à un refus en bloc de la part de l’ensemble des diverses parties qui constituent le mouvement sioniste. Le Yishouv adopte, dans sa majorité, une solution aux antipodes de celle de l’État binational. Cette solution repose sur l’objectif de la création d’un État (juif) à long terme, poursuivant l’accumulation des facteurs de force sous l’égide du mandat britannique, qui s’est engagé, à l’époque, à « accélérer l’émigration des Juifs » et à « intensifier la colonisation juive ». Cette solution opposée à l’État binational exige du commandement sioniste d’alors de concentrer ses efforts dans trois domaines :
   1. Modification de l’équilibre démographique du Yichouv, qui en 1922 – année de l’instauration du mandat britannique en Palestine – ne compte que 84 000 personnes (soit 11% seulement de la population de la Palestine).
   2. Introduction de changements progressifs dans les concepts sionistes de base relatifs aux questions de sécurité, comme la colonisation stratégique ou l’édification de la force militaire.
   3. Modification de la structure socio-économique du Yichouv, de façon à mettre en place une économie juive totalement indépendante de l’économie arabe, l’objectif principal étant de consolider le poids économique du Yichouv, et par là sa force militaire.

   Ces efforts ont tôt fait de porter leurs fruits à la lumière de la « nouvelle tendance » qui a dominé la politique britannique en 1931 et qui s’est concrétisée par la lettre du Premier ministre britannique, Ramsay MacDonald, à Weizmann, dans laquelle il donnait carte blanche à l’accélération de l’émigration des Juifs vers la Palestine et à l’intensification de la colonisation – l’augmentation du nombre des membres du Yishouv, qui a atteint le chiffre de 380 000 en 1936, est suffisamment éloquente.
   Ces nouvelles données entraînent l’effondrement de Brit Shalom, qui ne bénéficiait pas non plus du soutien des Arabes ; l’association est dissoute en 1933. Toutefois, en 1942, Magnes remonte au créneau et entreprend de créer une autre association réunissant les mêmes caractéristiques, qu’il dénomme Ihoud (l’Union) et qui tente de tirer les enseignements de l’expérience de Brit Shalom pour pouvoir durer et résister.
   Il importe de préciser que le processus de l’accumulation des facteurs de force du Yishouv dans le but d’en faire une entité politique indépendante, tout en faisant fi de l’existence de l’entité arabe, s’est accompagné au cours des années trente de l’adoption par le mouvement sioniste, sous l’influence directe de Weizmann, de ce qu’il a été convenu d’appeler « principe de l’égalité politique » et qui avait pour but, en apparence, l’égalité politique entre les Arabes et les Juifs. Toutefois, en pratique, ce principe visait à détourner l’attention, camouflant les véritables ambitions sionistes, séparatistes et hostiles à l’égard de la majorité arabe. L’ouvrage de Heller confirme que l’équation trompeuse de « l’égalité politique » n’entendait nullement établir l’égalité en question, mais qu’elle recelait des avantages considérables, constituant une couverture politique à l’opération de construction de la force du Yishouv. Malgré cela, Brit Shalom est tombée dans le piège, du fait qu’elle considérait cette équation comme stratégique, et non tactique. Selon Heller, Weizmann aurait pris la décision définitive d’appuyer le partage de la Palestine et la création d’un État juif, parallèlement à la parution en 1937 du rapport de la commission Peel, commission mise en place par la couronne britannique et qui s’était prononcée en faveur d’une partition. Cette décision était liée, en grande partie, au cumul d’un certain nombre de facteurs qui ont concouru à l’édification de la force du Yishouv, dont :
- l’augmentation considérable du nombre de ses membres, atteignant 380 000 personnes en 1936, tel que mentionné plus haut ;
- la transformation de la Haganah (force de protection juive créée en 1920) en une organisation à caractère militaire ;
- la réalisation de l’indépendance économique du Yishouv à travers sa dissociation de l’économie arabe.

   Et pourtant, Magnes et ses acolytes continuent de voir en Weizmann un partisan potentiel de leurs idées. Quant à leurs rapports avec Ben Gourion, ils sont marqués par un dualisme paradoxal. En effet, après la conférence de Baltimore, la relation entre les deux parties se teint d’un antagonisme à outrance. Mais l’holocauste sera l’occasion d’un rapprochement, de 1945 à 1948. L’auteur explique cela par le fait que Magnes et Ihoud ne pouvaient, à l’époque, ignorer ou ne pas prendre fait et cause pour les survivants de l’holocauste, qui cherchaient à émigrer en Palestine, d’autant que ce mouvement avait fait l’unanimité auprès du Yishouv. Cela a modifié les opinions arabes, qui ont considéré Magnes comme un opposant au nationalisme arabe palestinien, au même titre que Ben Gourion. Toutefois, les conflits entre les deux parties, s’agissant de la question arabe et de la solution à y apporter, sont restés inchangés en raison de l’attachement constant d’Ihoud à l’idée d’un État binational.
   Entretemps, la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947, approuvant le partage de la Palestine, a porté un coup dur au programme d’Ihoud, car elle signifiait, entre autres, la mobilisation de la communauté internationale, dont les États-Unis et la Grande-Bretagne, en faveur du partage et de la création de deux États. Peu à peu, les membres d’Ihoud, y compris Magnes lui-même, ont commencé à accepter l’idée d’un État juif, surtout à la suite de sa création en 1948. Certains nourrissaient même l’espoir de voir le nouvel État fusionner, dans le cadre d’une union fédérale, avec l’Est de la Jordanie, voire avec un État palestinien (à l’époque, la création d’un tel État paraissait imminente en raison de la décision de partage). Après la création de l’État d’Israël, les membres de l’association se sont surtout intéressés à la conclusion d’une paix avec les pays arabes, à l’octroi d’une égalité complète dans les droits pour la minorité arabe demeurée aux frontières de l’État d’Israël, et à la lutte contre les tendances militaires à l’intérieur de l’État hébreu, s’opposant ainsi aux opérations de représailles menées par Israël au cours des années cinquante. Magnes décède en octobre 1948, mais l’activité d’Ihoud se poursuit sous la conduite de Martin Buber. La page ne sera définitivement tournée qu’avec la mort de ce dernier, au milieu des années soixante.

Antoine Chalhat est chercheur au Centre palestinien des études israéliennes.
Article paru dans As-Safir, le 16 novembre 2013, et actualisé pour le Safir francophone.