Il m’est impossible de parler de Talal Salman sans relater notre première rencontre, qui en dira sans doute plus long que tous les portraits que je pourrais dresser de lui. N’étant moi-même ni journaliste ni politique, je pense que les circonstances rocambolesques dans lesquelles je l’ai rencontré il y a quatre ans méritent d’être rapportées. A l’époque, j’avais décidé de faire face à une belle mafia institutionnelle, toute seule, et, dans un pays où l’habitude de se servir dans les caisses de l’Etat à des fins personnelles s’est ancrée à tous les niveaux de la hiérarchie d’Etat, l’aventure s’était révélée bien différente d’un film à rebondissements où l’on jouait les héroïnes. Cette lutte risquée et périlleuse, les médias, As-Safir en particulier, l’ont soutenue jusqu’à la glorifier… Mais un jour, mes adversaires ont pu ouvrir une petite brèche en faisant paraître dans As-Safir un article en leur faveur. Une dame qui suivait ma lutte de près, Ikram Charara, m’avait dit : « Viens, allons voir le rédacteur en chef … ». J’ai refusé catégoriquement. Moi, j’irais voir Talal Salman ? Et pourquoi donc ? Elle a finalement eu raison de ma résistance. Toujours est-il qu’avec mon tempérament de feu, la rencontre ne pouvait être qu’orageuse. Ce pôôôvre monsieur a subi mon déferlement de rage. Cris, hurlements, reproches, j’étais à deux doigts de lui prodiguer une leçon de déontologie journalistique. Lui gardait les yeux écarquillés, face à ce petit baril de poudre qui tonitruait. A la fin de mon exposé, il a soupiré profondément, regardé Ikram que j’avais sans doute fini par embarrasser, et il nous a proposé un café. Un silence de plomb s’en est suivi. Puis Ikram acquiesça timidement de la tête, pendant que moi je le regardais dédaigneusement : qui est-il donc, ce monsieur pour que je consente à boire un café avec lui ? Ma réponse ne pouvait évidemment être que négative.

   Alors il s’est mis à parler avec Ikram de sujets ô combien plus cruciaux que ma petite personne, mais auxquels j’aurais été bien en peine de m’intéresser à cet instant : la grave situation politique dans le pays, le futur inquiétant de la nation arabe, et bien sûr son sujet de prédilection… la Palestine. Puis soudain, alors qu’ils sirotaient seuls leur café, il est revenu vers moi, m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit : « Si nous avons fauté, nous avons le courage de le reconnaître… et de corriger ». J’ai dû l’inviter à le faire mais tout en montrant bien que je restais incrédule, et sans même desserrer les dents ; après tout, qui est ce monsieur pour que je le croie, après tout, qui est-il pour que je lui adresse le moindre sourire…

    Mais les choses devaient prendre une tournure inattendue. Dès ce jour, cet homme-là allait non seulement se montrer plus que correct à mon égard, mais également tendre son oreille, conseiller, et finalement compter dans ma lutte anti-corruption… C’était mon père, l’ancien inspecteur des Finances, qui aurait dû m’encadrer dans cette lutte. Or à l’époque il agonisait. Talal Salman a pris la relève. J’ai trouvé en lui un homme paternel, droit, qui parle peu et agit beaucoup. Un homme, surtout, qui ne vous lâche pas au beau milieu du chemin pour suivre les diktats de l’intérêt personnel. Mes adversaires, dix fois plus puissants que moi, ont souhaité le rencontrer. Sa porte leur est restée barricadée.

   De fait, ce baron de la presse a depuis longtemps édifié sa renommée, et il se passe de mon témoignage. Mais c’est son profil d’homme de principes que j’ai à coeur de souligner. Talal Salman est solidaire des causes justes. On entend aussi, bien évidemment, nombre de critiques à son sujet. On l’accuse notamment d’avoir un penchant dictatorial. Or rien de plus probant à mon sens que la narration de cette rencontre, telle quelle, sans censure ni fioriture, pour lui rendre justice de telles accusations.

   Même hors du Liban on m’a dit : « Ce n’est plus un journaliste, c’est un zaïm (un meneur d’hommes) ». Possible. Probable. En tout cas, quoi qu’on en dise, comme nos zaïms, les critiques ne l’atteignent pas – ne l’atteignent plus.