(Allocution prononcée à l’Université libanaise lors d’une cérémonie d’hommage au poète Salah Stétié, lauréat du Grand Prix de la Francophonie)
  Atteindre l’apogée n’est pas chose aisée, et pourtant vous y êtes parvenu deux fois : par vos talents en arabe puis grâce à votre goût inné pour la langue française. Ce que la conscience a retenu en arabe du texte coranique, vous l’avez reformulé dans le fond et la forme, le faisant parvenir à l’Autre par-delà les frontières de l’exil volontaire.
  Vous écrivez au moyen de cette langue que vous avez acquise, tout ce que vous ne pouvez exprimer dans votre langue maternelle. Vous avez réussi à toucher ceux auxquels vous appartenez, qui vous estiment et vous admirent. Ils sont fiers de vous, même s’ils ne peuvent lire vos poèmes ˗ même si c’est une autre langue qui leur reflète votre esprit, le leur en somme. En fait, vous les avez fait connaître aux autres tout en restant arabe, et c’est la France qui vous a intronisé prince de la poésie.
  Paradoxalement, lorsque nous lisons votre œuvre en français, nous ne nous sentons pas dépaysés, alors même que les Français ressentent à vous lire griserie et orgueil. Ils découvrent ce talent qui surpasse parfois celui de leurs propres poètes et qui a ajouté à leur riche patrimoine le lyrisme oriental, islamique et arabe. (…) De surcroît, les Libanais en particulier et les Arabes en général, bien que n’ayant pas eu l’occasion de lire Stétié dans leur langue, sa langue maternelle, le connaissent très bien, sans éprouver toujours le besoin de se plonger dans ses écrits traduits en arabe. Ils s’enorgueillissent de leur enfant prodige, même s’ils n’ont su s’élancer et monter à sa suite vers les sommets, sur les ailes arc-en-ciel de sa poésie. Quant aux habitants de Beyrouth, « la fiancée du Levant »… ils ont adopté certains des recueils de Salah Stétié et les ont « nationalisés ». Ignorent-ils qu’ils lui ont fourni bon nombre d’images illustrant les pages de ses compositions ? (…) Stétié leur a pourtant maintes fois assuré que leur fils ne les avait pas abandonnés, qu’il ne les oubliait pas. En effet, n’a-t-il pas écrit avec orgueil : « J’appartiens à la terre la plus importante peut-être de l’histoire, elle qui a engendré les prophètes… Nous sommes les fils d’Abraham, nous avons vu naître Dieu. » ?

Cher Collègue et Maître,
  Je suis aussi très fier de connaître Salah Stétié pour une autre raison, c’est qu’il a exercé, bien que pour peu de temps, la profession de journaliste, ce métier que je considère comme ma seconde patrie et que j’ai exercé moi-même pendant plus des deux tiers de ma vie… Assurément, il a fondé le supplément littéraire de notre confrère L’Orient-Le Jour, et c’est une occasion pour moi de prétendre que nous sommes « collègues » ! Toutefois, le plus « important », c’est qu’il a été mon professeur. Vous n’en avez pas connaissance, et c’est ce qui me rend ce privilège d’autant plus agréable. C’était vers le milieu des années cinquante, lorsque j’ai quitté la famille de mon père qui était gendarme pour fréquenter le collège Amilieh. Salah Stétié y enseignait la littérature française au baccalauréat… Hélas ! Je ne fus son élève que durant une année, sinon je l’aurais certainement surpassé en vers comme en prose !
  Je ne l’ai retrouvé que trente ans plus tard, exerçant les fonctions de secrétaire général du ministère des Affaires étrangères dans le gouvernement du président Sélim Hoss. (…) Ce jour-là, j’arrivais au domicile du Dr Hoss où j’avais rendez-vous, mais avant que je n’ai appuyé sur la sonnette la porte s’ouvrit sur le ministre des Affaires étrangères et le secrétaire général Salah Stétié prenant congé de M. Hoss.
Notre poète devança l’accueil du président, lui disant : « Savez-vous, Monsieur le Président, que j’ai enseigné à Talal? ». « Et que lui avez-vous donc enseigné ? » lui demanda M. Hoss. « La littérature française », lui répondit Salah Stétié. Un large sourire se dessina alors sur les lèvres du président : « C’est pour cela qu’il est devenu si brillant en arabe », renchérit-il.

Ses poèmes ont été traduits en dessin et en sculpture
  Vous m’avez laissé sur le seuil de votre monde plein de magie, vous envolant vers l’extase avec des femmes arc-en-ciel, dialoguant avec les âmes des prophètes, tirant des visions des images magiques que vous seul avez contemplées. Vous avez sondé par votre mémoire prodigieuse les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture, imaginant qu’ils avaient traduit avec leurs émotions vos poèmes non écrits, confiant leur âme à cette autre forme de la créativité, qui conçoit et exprime les sentiments dans un festival de couleurs.
  Vous vous êtes mis à les lire avec les yeux de l’esprit, me laissant dérouté par la folie des peintres et des sculpteurs qui ne s’adressent qu’à ceux qui savent s’élever dans un univers de ravissement et qui lisent entre les lignes, déchiffrant les symboles, les contrastes et la symbiose entre couleurs et ombres, là où naît la poésie.   
  Comment avez-vous pu, vous le Beyrouthin invétéré, empreint des chants du muezzin et dont le cœur vit dans la langue du Saint Coran, comment avez-vous pu transporter avec vous jusqu’au monde occidental ce don raffiné qui réécrit les mots en musique et dont la foi se transforme en une passion pour la vie et pour les enfants de la vie ?    
Chaque écrit est engendré par le silence. Malheur aux bavards qui emplissent l’atmosphère de leur vacarme, nous empêchant d’écrire. Que dire alors de la poésie ?

Poète de deux exils volontaires
  Votre seconde langue ne vous a pas arraché à votre identité. Le bel univers où vous avez résidé et qui vous a habité ne vous a pas fait oublier vos concitoyens, votre appartenance d’origine. Indigné par notre impuissance et nos défaites, vous n’avez pas rompu le lien de sang avec l’arabité. Vous n’avez pas renié votre identité, vous ne vous êtes pas désavoué ni n’avez coupé vos racines, imprégné en votre for intérieur par les courants intellectuels et politiques du monde.
  Pour nous, vous êtes toujours celui qui milite par sa plume, sa pensée, vous qui, par votre travail de diplomate aux Affaires étrangères et auparavant à l’Unesco, avez lutté pour récupérer les propriétés intellectuelles qui furent pillées dans nos pays ainsi que dans ceux du tiers-monde durant la période de la colonisation.
  Et je me demande : cette période est-elle révolue ? Ne revient-elle pas sous une forme moderne : la colonisation à la demande, ou peut-être même la colonisation par la supplication, l’imploration et l’avilissement ?
Après ce propos, Salah Stétié prit le micro et prononça quelques mots émouvants allant au-delà du remerciement pour l’insigne d’or, disant : « Je suis fier d’avoir été le professeur de Talal Salman dans le passé. Je suis encore plus fier qu’il soit à présent devenu
le mien ».
  Ce fut le plus beau poème qu’il m’ait été donné d’entendre.