La grille des salaires est un dossier toujours brûlant d’actualité. Jusqu’à présent, tout indique que nul ne s’oppose à son adoption. On rivalise de déclarations d’amour enflammées à son égard, mais les vœux restent pieux. Ses répercussions sur l’économie furent exagérées, amenant ses futurs bénéficiaires à croire que le recouvrement de leurs droits passerait immanquablement par la destruction de l’économie. Néanmoins, le Comité de coordination syndical continue de défendre sa position malgré les tentatives visant à l’ébranler et martèle : « Nous ne sommes pas concernés par les moyens de financement. » (…)
  Le ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, considère que l’approbation du projet est imminente. Il se prévaut de trois constantes : la « grille » est un engagement politique et national ; la garantie des moyens de financement n’est pas le problème des bénéficiaires de cette loi (les salariés s’entend) ; il est impératif de générer des recettes supplémentaires pour le Trésor, abstraction faite de la question de la grille. Avec ce dernier point, Khalil a ouvert une porte restée close depuis la démission du ministre Charbel Nahas. Au cours d’une réunion avec le Comité de coordination, le ministre des Finances a déclaré que l’augmentation des impôts ordinaires ne saurait constituer une solution valable et qu’il était grand temps d’envisager les taxes non traditionnelles, notamment en ce qui concernait les banques et les biens-fonds. Ceci permettrait, d’une part, d’épargner au citoyen la coupe amère des impôts et des taxes, et, d’une autre, de rectifier le tir pour atteindre ceux qui exploitent sans scrupules l’absence de politique fiscale équitable pour accumuler les richesses.  

Les recettes non traditionnelles
  Nombreux sont les économistes et les experts financiers qui s’investissent ces jours-ci dans le « décodage » de la grille. Chacun d’eux s’appuie sur sa vision de la fonction de l’État pour élaborer son argumentation sur la manière de concilier les droits des citoyens avec les retombées du coût de la grille sur l’économie  – évalué à 2 765 milliards de livres libanaises : hausse du taux d’inflation, impact sur la livre libanaise et régression éventuelle de la notation souveraine du Liban, avec ce que cela implique comme augmentation au niveau du service de la dette.

Pas d’inflation associée au gaspillage !
  Certains appellent à l’examen de la question sous un angle différent qui ne rejetterait pas la responsabilité d’une possible inflation sur les salariés, lesquels ne font que revendiquer leurs droits. Ce point de vue a le mérite de revenir à la source du problème en posant la question suivante : pourquoi parle-t-on autant de l’inflation qui découlerait d’une augmentation des salaires alors que nul n’évoque celle qui résulte du gaspillage et des dépenses inutiles ?
  Loin de porter sur l’origine du gaspillage, le débat s’intéressera uniquement à son impact sur l’économie :
- N’y a-t-il pas d’effet inflationniste découlant des sommes déboursées par le Conseil du développement et de la reconstruction sur des projets dont on ignore s’ils aboutiront ou non, et qu’il n’hésite pas à mentionner dans les rapports qu’il publie sur l’avancement des travaux ?!
- Il est notoire que le déficit du secteur de l’électricité a atteint des proportions accablantes pour l’économie. Pourrait-il encore supporter davantage de gaspillage, même limité à quelques centaines de milliers de dollars ? Le plus simple serait d’organiser l’arrivée des pétroliers au lieu de les laisser amarrés des mois entiers dans les ports libanais dans l’attente du déchargement de leur contenu. Précisons, au passage, que les droits d’amarrage sont de 24 000 dollars par jour. De même, n’est-il pas possible d’économiser environ 300 milliards de livres libanaises grâce à un simple rétablissement des contrats déjà signés avec le Koweït et l’Algérie pour l’importation de carburant, au lieu de reverser des sommes mirobolantes aux intermédiaires ?
- N’ont-elles pas un effet inflationniste, ces sommes dilapidées dans les douanes qui voient leurs revenus diminuer au fur et à mesure que les recettes augmentent ?
- Les sommes allouées aux associations présidées par les épouses de certains responsables – mille milliards de livres libanaises, soit plus du tiers de la valeur de la grille ! – n’ont-elles pas un impact sur l’inflation ? Surtout lorsqu’on sait qu’il s’agit, pour la plupart, d’associations fictives ou inactives, ou, mieux encore, que l’une de ces fondations, par exemple, dirigée par l’épouse d’un ministre en fonctions, s’occupe de la préservation de la lignée des pur-sang arabes au Liban ! (...)

** Elie Ferzli est journaliste politique.
Article paru dans As-Safir, le 7 Avril 2014, et actualisé pour le Safir francophone.