L’État et la Chambre des députés peinent à harmoniser les sources de financement de la grille des salaires avec les recettes destinées à combler le déficit budgétaire. Il faut dire que toute dépense qui vient surcharger l’économie est traitée politiquement plutôt que scientifiquement, du fait de l’absence d’hommes d’État en général ; le citoyen est alors exposé à l’inflation, les employés et les ouvriers au licenciement, les entreprises se montrant soucieuses d’éviter de supporter des charges supplémentaires, récemment imposées ou émergentes.
  Tout ceci a lieu dans le contexte de l’échéance cruciale de la présidentielle, au milieu des divisions internes et des bouleversements régionaux. Les lois parlementaires successives ont entraîné une série de conflits financiers et sociaux susceptibles d’augmenter les charges sur les finances publiques et l’économie, accélérant du même coup la fuite des capitaux, dont les dépôts bancaires, qui subvenaient à la fois aux exigences des secteurs public (pour près de 37 milliards de dollars) et privé (pour près de 47 milliards de dollars). En dépit de cet état de fait, aucune décision n’est prise pour apporter en premier lieu des solutions financières, puis des solutions administratives et productives.
  Cette situation ne pourra qu’empirer lorsque l’État s’attaquera à la mise au point du budget public 2014, ce qui ne sera pas simple, ni avant ni après l’approbation de la grille des salaires. Ainsi, avec la politique de prolifération des dépenses – à l’instar de la multiplication des syndicats, qui a porté un coup dur à l’efficacité du mouvement syndical et affaibli les capacités des fédérations ouvrières –, on voit se manifester de nouvelles divisions entre les employés des secteurs public et privé. Cette politique a commencé à élargir le fossé entre ouvriers et employés des organismes de la société civile des secteurs public et privé. De surcroît, elle place les organisations économiques et le secteur bancaire en porte-à-faux face aux réclamations des employés. La politique d’improvisation adoptée dans les prises de décision financières et sociales a donc réussi à accentuer les clivages au sein du pays, brouillant le message des revendications ouvrières, qu’elles soient légitimes ou non.

Comment éloigner le spectre de l’inflation
  Pour illustrer la grande contradiction à laquelle nous sommes confrontés, commençons par le premier problème qui surgira au cas où la fameuse « grille » serait adoptée pour le secteur public, en totalité ou en partie, par échelonnements ou en un seul versement. Dans tous les cas, aucun génie de la finance ou de l’économie ne sera en mesure d’éloigner le spectre de l’inflation qui consumera le pouvoir d’achat des salariés, d’une part, et, de l’autre, menacera toutes les indemnités versées par l’Etat, dans un contexte de détérioration de la situation financière qui s’aggrave d’une manière significative, et ce d’autant plus qu’il n’existe pas d’estimations fiables pour jauger le coût réel de la « grille » et ses retombées.
 ► L’un des premiers éléments de contradiction est la caisse créée dans la foulée de la loi sur les loyers, et destinée à régler les indemnités élevées ou les différences résultant de l’augmentation des loyers, en lieu et place des locataires qui ne pourraient assumer la hausse annuelle de 15 à 20 % échelonnée sur 6 ans. On est en droit de se demander : comment le ministère des Finances va-t-il alimenter cette caisse avec le déficit financier, la pénurie de ressources qui caractérisent le Trésor aujourd’hui, et le recul de la croissance économique ?
► La deuxième contradiction, avec les nombreux risques qui s’y rattachent, concerne cette question cruciale : comment financer le budget 2014 au cas où il serait établi sur la base des chiffres de l’exercice 2013, au cas, aussi, où l’on y compterait sur des recettes dont la plus grande partie était destinée à financer le déficit de cette même année, et non « la grille des salaires », tout cela aggravé par un contexte d’accroissement des dépenses publiques ? En effet, l’année dernière, le déficit avait atteint 6 150 milliards de livres libanaises. Il faudrait y ajouter près de 3 200 milliards de livres représentant le coût de la grille des salaires dans le cas de son adoption dans sa mouture actuelle.

Déficit d’EDL entre prévisions et chiffres réels
► Les différentes prévisions de déficit d’Électricité du Liban (EDL) mettent en contradiction évidente le budget public établi par le ministère des Finances et les chiffres d’EDL. De fait, le premier estime le coût du déficit lié à l’électricité à près de 2 700 milliards de livres libanaises, somme destinée à soutenir le budget public. De son côté, EDL chiffre son déficit à près de 3 900 milliards de LL, à cause d’une augmentation du budget d’environ 5 514 milliards, dont 4 400 représentent le prix des combustibles et de l’achat d’énergie. Ces dépenses se sont accrues, suite à la hausse du coût d’affrètement des navires et des travaux d’entretien.
  En outre, le tarif de l’électricité pourrait augmenter, tout au moins durant les périodes d’alimentation en courant, dont le rationnement fait l’objet des doléances continues des citoyens. Comment sinon combler la différence de près de 1 200 à 1 300 milliards de LL, afin de couvrir le déficit entre les diverses prévisions et les estimations, d’une part, et les chiffres effectifs, de l’autre ?
► Mais il est encore une contradiction plus grande : celle des nouvelles recettes. En effet, l’État ou le Parlement n’ont jamais approuvé auparavant des chiffres conformes à la réalité, mais toujours des chiffres inférieurs aux prévisions, et ce malgré une activité économique qui croissait de 7,5 %. Qu’adviendra-t-il alors avec un recul de la croissance économique de 1,5 %, et avec une augmentation du déficit et des dépenses publiques de plus de 10 % ? Il convient de noter que les revenus de l’État durant l’année 2013 ont reculé dans certains postes de 4,5 % par rapport à 2012. Comment alors sera-t-il possible d’assurer les ressources nécessaires, d’autant que les activités touristiques et commerciales sont en recul, tout comme celles de l’industrie, dont les exportations ont enregistré des pertes de 38 % durant le 1er trimestre 2014, si on les compare à la même période de 2013, qui pourtant était déjà une mauvaise année ?
►Quant aux récriminations actuelles du secteur bancaire contre les impôts destinés à financer la grille des salaires, elles découlent d’une série de contingences qui ont caractérisé le démarrage de l’année 2014. Une année, rappelons-le, qui se distingue par davantage de marasme, par le recul des indicateurs et l’aggravation du déficit du Trésor, ainsi que par la difficulté de couvrir les dépenses de l’État. En effet, il faudrait prendre en compte, d’une part, le coût de la grille des salaires et, d’autre part, les taxes imposées sur certains services, qui se répercuteront forcément sur les demandeurs de prêts, avec une hausse des créances douteuses dans le secteur privé. Celles-ci dépassent déjà 3,5 milliards de dollars en raison de l’accroissement des défauts de paiement et du renchérissement des frais d’emprunt dans un contexte où les risques augmentent. En outre, il y a les revendications des banques pour des réformes administratives et financières dont l’État n’a pu entamer le minimum requis.
  Il convient de rappeler certains résultats bancaires ; ils découlent du recul de plusieurs indicateurs qui affectent la croissance économique, mais qui empêchent aussi la consolidation des recettes du Trésor, lequel pensait s’en sortir sans avoir à imposer de nouvelles taxes controversées à la charge du contribuable.

Recul de l’augmentation des prêts de 99 % environ
  De prime abord, le secteur bancaire fut celui dont les activités ont été les plus affectées par les développements régionaux et locaux avec l’avènement de l’année 2014, la valeur des actifs étant passée de 2,1 milliards de dollars l’année dernière à 1,1 milliard pour la période correspondante de cette année, soit un recul de la croissance des actifs de 43,1 % environ en deux mois. Il en est de même pour les dépôts, dont la croissance a enregistré une diminution significative (près de 496 millions de dollars contre 1 303 millions approximativement durant la même période en 2013, soit un recul de près de 138 %).
  Il en est de même pour les prêts, dont la croissance a reculé de 99 % par rapport à la même période en 2013. Ainsi, la valeur des avances aux secteurs économiques durant les deux premiers mois de 2014 n’a atteint que 5 millions de dollars, contre 497 millions environ durant la même période l’année dernière. C’est un indicateur de réduction de l’activité économique et commerciale, et du manque d’empressement des entreprises, qui craignent de s’endetter en même temps qu’elles appréhendent la détérioration de la situation sécuritaire. Cela malgré les facilités créées par la Banque centrale afin de stimuler la croissance au moyen de l’emprunt.

Baisse du tourisme, des exportations et des investissements
  Quant au tourisme – qui a poursuivi sa baisse de près de 14 %, de concert avec la diminution des exportations libanaises de plus de 38 % et celle des investissements externes de 60 % environ comparé à 2013 –, il a entraîné la contraction des facteurs de croissance économique et a porté un coup à ceux qui pensaient augmenter les recettes de l’État au moyen de l’extension de ses activités et de l’amélioration du rendement de ce secteur. C’est dans ce contexte dégradé que la dette publique a augmenté de plus de 10,3 % durant les deux premiers mois de l’année par rapport à la même période de 2013.
  Ces résultats négatifs ont empêché d’estimer de façon fiable les revenus du Trésor, qui doivent pourtant non seulement contribuer au financement du budget de l’Etat, mais aussi financer la nouvelle grille des salaires. En effet, comment avoir recours aux mêmes recettes, et de quelle manière les estimer, pour tout à la fois réduire le déficit et couvrir les dépenses de la fameuse grille ?
  Dans l’ensemble, les secteurs qui redoutent les conséquences financières de la grille des salaires contrebalancent ou même dépassent en nombre ceux qui en profiteraient, en dépit du droit légitime de certains fonctionnaires à en bénéficier. Cela sans compter les revendications à venir qui n’ont pas été comprises dans la grille des salaires, revendications qui risquent fort de se répéter étant donné que les sources de déficit se sont multipliées sans avoir été compensées par des ressources financières. Entre-temps, les déficits du budget sont en hausse constante, les recettes baissent et les dépenses s’accroissent dans des secteurs menacés de fermeture et de paralysie avant même la satisfaction des revendications des ouvriers et des salariés du secteur privé. Nous devrons donc nous attendre à une crise inévitable qui surviendra du fait de l’inflation, de la réduction du pouvoir d’achat, et du recul des offres d’emploi et des prestations.

** Adnane el-Hajj est le responsable de la page économique d’As-Safir.
Article paru dans As-Safir, le 14 avril 2014, et actualisé pour le Safir francophone.