Où trouver des fonds pour financer la nouvelle grille des salaires ? Il semble propice de rappeler qu’il y a une dizaine d’années, une étude a été faite par des spécialistes pour la rationalisation des dépenses du secteur public.
  L’ensemble du secteur public attend depuis plus de deux ans l’adoption du projet de loi sur la nouvelle grille des salaires. Laquelle a occasionné des réunions interminables des commissions parlementaires mixtes pour examiner les moyens de la financer, elle a provoqué les sit-in des syndicats, une mise en garde de la part du gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, contre les conséquences négatives d’une possible adoption au Parlement de la nouvelle grille des salaires et contre les risques d’inflation, sans oublier la grève des banques et le tollé médiatique soulevé par les organismes économiques contre la hausse des taxes. Où trouver des fonds pour financer la nouvelle grille des salaires ? C’est la question que se posaient parlementaires et économistes.
  C’est le moment ou jamais de rappeler le gaspillage de l’Etat. Nous ne parlons pas de détournement de fonds, mais d’absence de rationalisation des dépenses du secteur public. L’exemple le plus flagrant d’un tel gaspillage demeure le sort qu’a subi l’Etude sur le volume du secteur public, son coût et ses prestations, élaborée il y a plus de dix ans. Le Conseil des ministres, en vertu de son arrêté no 3 du 13 septembre 2001, et pour faire face à la crise financière, a chargé une commission ministérielle, présidée par le vice-président du Conseil des ministres de l’époque, Issam Farès, d’étudier le volume du secteur public, son coût et ses prestations. La commission ministérielle avait confié la mission d’élaborer l’étude en question au ministre d’Etat pour la Réforme administrative, Fouad el-Saad, et au ministre des Finances Fouad Siniora, lesquels en ont chargé à leur tour deux experts économiques, Kamal Hamdan et Marwan Iskandar. L’objectif principal de cette étude était d’esquisser les grandes orientations qui pourraient aider l’Etat à s’engager dans la voie de la réduction des dépenses.
  L’étude s’est concentrée sur huit secteurs essentiels, ceux qu’au Liban on appelle familièrement les secteurs gras du budget : l’enseignement, la santé, la Caisse nationale de la Sécurité sociale, les affaires sociales, les forces armées, les télécommunications, les travaux publics et les transports, l’énergie et les ressources hydrauliques et électriques (1). L’étude a déterminé les fonctions et les services principaux de chaque secteur, elle a décrit les procédés actuels de leur financement, mis en relief le système des dépenses et des coûts généraux, et leur répartition selon ces fonctions et services ; elle a déterminé des indicateurs ou des variables qui reflétaient la capacité de l’Etat à supporter l’ampleur des dépenses publiques dans les secteurs concernés, et a suggéré des recommandations efficaces visant à réduire les dépenses publiques, en favorisant des stratégies d’Etat afin de rationaliser sa politique liée à ces secteurs.
  L’introduction du rapport était alarmante, visant à secouer les dirigeants politiques. L’état des finances ne permettait plus que l’Etat poursuivît sa politique arbitraire et appauvrissante.
« La détérioration de la situation économique depuis 1997 s’est traduite par un déficit de plus en plus grave dans le budget de l’Etat et une augmentation croissante du volume de la dette publique. Ce déficit dépasse toujours la moitié des dépenses publiques annuelles globales. Il a aussi affecté la performance financière de l’Etat, de sorte que le rééquilibrage des finances de l’Etat est devenu l’objectif premier des politiques financières. Deux soucis majeurs ont d’ailleurs régi les priorités des dépenses publiques : le service de la dette publique d’une part et, d’autre part, les salaires des fonctionnaires et des contractuels, et les frais de fonctionnement du secteur public. L’augmentation du service de la dette, qui s’élève à des taux excédant de loin les taux de croissance économique, ainsi que l’insuffisance des revenus supplémentaires que l’Etat peut prélever du produit intérieur brut, ont soulevé des interrogations légitimes sur la capacité de l’Etat à poursuivre ses dépenses. » (2)
  L’étude a été présentée au président de la commission ministérielle mentionnée ci-dessus en septembre 2002 afin qu’elle y fût discutée et approuvée, puis soumise au Conseil des ministres. La logique aurait voulu que l’on constituât, après l’approbation de l’étude en Conseil des ministres, un groupe de travail conjoint entre le bureau du ministre d’Etat pour la Réforme administrative et chaque ministère qui aurait œuvré à implanter les recommandations dans les secteurs concernés. La commission ministérielle a été relancée plusieurs fois (sans succès) pour adopter les recommandations de l’étude. En avril 2003, c’est-à-dire sept mois plus tard, la commission ministérielle ne les avait pas encore adoptées. Le gouvernement a été remanié et l’étude est tombée depuis aux oubliettes.
  Cette étude constituait une vision claire et offrait des recommandations concrètes pour rationaliser les dépenses de chaque secteur. C’est ainsi qu’un Etat va à la dérive - quand les responsables politiques ne déploient pas tout le sérieux nécessaire pour y remédier.

(1) Kamal Hamdan, Marwan Iskandar, Bureau du ministre d’Etat pour la Réforme administrative, Etude sur le volume du secteur public, son coût et ses prestations, 2002.
(2) Ibid.,
p. 5.   

**Ancien conseiller du ministre de l’Economie et du ministre d’Etat pour la Réforme administrative, Leila Barakat est aujourd’hui chef d’équipe d’experts dans un projet de développement mis en œuvre en Jordanie.
Juillet 2014.