Un concept nouveau émerge sur la scène culturelle contemporaine, celui de citoyenneté mondiale, dont la promotion s’impose comme un objectif à différentes organisations internationales œuvrant pour un avenir humain meilleur sur la planète terre. Toutefois, ce concept demeurera une utopie tant que la politique de deux poids et deux mesures restera celle des grands de ce monde… Pour un Palestinien ce serait, en effet, un luxe auquel il ne peut prétendre alors qu’il est spolié de son droit à une terre et à un Etat souverain où il pourrait vivre sa citoyenneté au simple niveau local.
  Paradoxalement, les citoyens du monde arabe paraîtraient les plus prédisposés à adopter ce concept, de par le bilinguisme adopté dans bon nombre de leurs pays, favorisant ainsi l’ouverture à des cultures différentes et l’échange entre les peuples.
Le choix d’écrire dans la langue de l’autre, le français en l’occurrence, est un phénomène connu au Liban et dans d’autres pays du Mashreq ; la production littéraire francophone y assure le rôle de médiateur et contribue à promouvoir le dialogue interculturel fondé sur une meilleure compréhension de la réalité socio-politico-culturelle dans le monde arabe, réalité présentée au public français et francophone loin des prismes déformants et par-delà les stéréotypes et les idées préconçues.
  C’est ainsi que la cause palestinienne et le problème de l’occupation se taillent une place de choix dans la production romanesque francophone au Mashreq, notamment au Liban et en Syrie. Les versets du pardon de l’écrivaine syrienne Myriam Antaki (2000), Partage de l’infini du Libanais Ramy Zein (2005), et Cerf-volant de Dominique Eddé (2003), attirent l’attention à cet égard. Le pari des deux premiers est de contribuer à démentir deux stéréotypes dominants dans la vision occidentale des enjeux du conflit arabo-israélien : l’un qui s’obstine à confondre la résistance contre l’occupation avec le terrorisme, l’autre qui consiste à taxer les arabes d’antisémitisme. Dominique Eddé, quant à elle, procède à une lecture critique de la présence palestinienne armée au Liban et des prises de position contrastées, voire  antinomiques, de la gauche libanaise et de la bourgeoisie beyrouthine chrétienne, vis-à-vis de cette question.
  Ramy Zein fait le choix de peindre le quotidien d’une famille palestinienne confrontée aux difficultés de vivre suite au blocus imposé par l’occupation en Cisjordanie ; il réussit à camper le visage humain du « terroriste »/résistant en montrant comment un jeune Palestinien qui ne rêve que d’épouser la femme qu’il aime et de mener une vie simple et paisible, est amené, à force d’exactions subies, d’humiliations et d’injustices, à commettre un attentat suicide contre l’ennemi israélien, la mort devenant pour lui la seule issue possible. Si sa fiancée s’engage à son tour dans le maquis, c’est plus par désespoir que par vocation et amour du martyre…
  Myriam Antaki choisit elle aussi de structurer son intrigue autour du personnage du « terroriste », mais Ahmed n’est pas un « terroriste » comme les autres : né d’une mère chrétienne de Jaffa, d’un père juif débarqué en Palestine à la fin de la deuxième guerre, il est élevé par un cheikh musulman, au camp de Nahr el Bared au Nord-Liban. Cette conception hybride du personnage permet à la romancière de faire une rétrospective sur l’histoire et d’évoquer le climat d’entente qui régnait en Palestine avant l’occupation, entre les communautés juive, chrétienne et musulmane, démontrant que le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des sentiments ancrés dans la personnalité arabe, contrairement à ce que prétend la vision occidentale pro-sioniste. Et afin de contrer la montée de l’islamophobie, Antaki fait appel à la tradition mystique en Islam ; elle évoque la figure de l’émir Abdelqader el Jazairi, et prête au personnage du cheikh Ahmed al-Tahi, s’adressant à David, juif français ayant échappé à la persécution nazie, des propos extrêmement révélateurs : « Sais-tu que l’antisémitisme, comme l’entend l’Occident, est un sentiment étranger à l’Orient ?(…) Les Arabes n’ont pas créé Dachau, ils n’ont pas créé Auschwitz… Pour l’injustice de l’Occident envers vous, nous payerons de notre terre, de nos hommes jeunes et morts, de nos femmes éventrées, de nos enfants sans yeux. Nous souffrirons jusqu’à oublier le rêve ».
  Enfin, Dominique Eddé exprime dans son roman au titre emblématique l’exaspération de toute une génération face à l’échec des multiples efforts déployés en vue de la résolution du conflit arabo-israélien et de l’instauration d’une paix juste et durable, dont la condition essentielle est l’édification d’un état palestinien viable et souverain ; elle s’insurge également devant le constat de la montée des radicalismes de tout bord, et elle cherche à en avertir le lecteur dès les premières pages : « Vous croyez vraiment que l’extrême droite en Europe soit un péril supérieur au délire islamiste ou américain ? » écrit-elle, insinuant par là que tous les extrémismes se valent et se répondent comme la voix et l’écho. Il faudrait souligner par ailleurs l’art de l’écrivaine à faire dialoguer les deux langues grâce à d’éloquentes méditations sur les différentes significations et sur les variations d’un même lexème, soulignant ainsi la richesse de la langue arabe : « "Jardin". De ce seul mot jaillit un tourbillon de sens. Associé à l’eau et à la verdure, Boustane est un lieu de repos, une terre cultivée, un verger, un potager, tandis que Rawda, de la racine Rawada, signifiant dompter, apprivoiser, abreuver, fertiliser, couvre un territoire qui selon son complément d’objet s’étend de l’oasis jusqu’au tombeau. Hadika le jardin classique est né de la racine Hadaka qui veut dire… ».
  Nous pouvons donc constater que le temps est révolu où l’écrivain francophone était considéré comme un renégat et où l’amalgame entre francophonie et francophilie faisait norme. La nouvelle francophonie, telle que la conçoivent aujourd’hui nombre de nos écrivains, est une voie d’expression au service de l’arabité, à laquelle elle offre le moyen de promouvoir ses valeurs, de défendre ses bonnes causes, et particulièrement la cause palestinienne.

** Zahida Darwiche Jabbour est professeur de Littérature française et francophone à l’Université Libanaise, critique littéraire et Secrétaire générale de la Commission nationale libanaise pour l’UNESCO. Elle a publié plusieurs ouvrages dont Etudes sur la poésie libanaise francophone (1997), et Parcours en francophonie(s) (2002).
Juillet 2014.