Le concept des Nouveaux historiens s'est imposé dans les cercles du débat populaire et académique en Israël, dès le début des années 90. Certains font coïncider son apparition avec la publication de l'ouvrage de l'historien israélien Benny Morris, Naissance du problème des réfugiés palestiniens, sujet de sa thèse de doctorat rédigée en Grande-Bretagne. Cet ouvrage, qui a puisé dans les archives britanniques et israéliennes, représente le premier travail historique israélien documenté, prouvant qu'un plan pour la déportation des Palestiniens avait été établi en 1948.

  Pour certains, le phénomène des Nouveaux historiens précède la parution de l'ouvrage de Morris et résulte d'un long processus qui trouve son origine dans les études sociologiques israéliennes. En effet, la pensée critique dans la sociologie israélienne a devancé celle de l'historiographie israélienne et sioniste. Elle voit le jour dans les années 70, avec l'apparition de la deuxième génération de sociologues israéliens, notamment dans les universités de Tel Aviv, de Haïfa et de Ben Gourion. Cette nouvelle génération s'insurge contre la sociologie « jérusalémite » conservatrice, qui s'est développée à l'Université hébraïque de Jérusalem après la création de l'État hébreu et qui domine le paysage académique israélien. Parmi les sociologues israéliens qui ont défié le système conservateur, on cite Baruch Kimmerling, qui a étudié le sionisme considéré comme un mouvement colonialiste, Uri Ben-Eliezer, qui a examiné les orientations militaristes de la société israélienne et Sami Samouha, dont les recherches se sont concentrées sur les rapports ethniques à l'intérieur de la société juive.
  Le second courant de pensée socio-historique critique a intégré les structures de recherche conservatrices de l'univers académique israélien dès les années 70. L'historiographie représente probablement la plus complexe de ces structures ; en effet, l'histoire d'Israël est intrinsèquement liée au récit moraliste de la création de l'État juif dans sa lutte contre les Arabes et les Palestiniens, tandis que la sociologie, elle, se rapporte à l'histoire interne israélo-juive, à l'émergence de la communauté des immigrés juifs à l'intérieur d'Israël, aux relations interethniques ainsi qu'aux rapports de force entre les communautés migrantes. Mais il ne fait aucun doute que la pensée critique au sein de l'historiographie israélienne était influencée par la pensée critique dans les autres domaines de la connaissance, notamment la sociologie.  
  Ajoutons que la pensée critique, dans les domaines de la sociologie, voire de la politique et de l'éducation, s'est développée et a poursuivi sans interruption ses propositions, alors que dans l'historiographie israélienne elle a rencontré de nombreux obstacles, passant par des phases de déclin et de dissension interne. Benny Morris se démarque par sa position - affichée dans les ouvrages qu'il a publiés : Victimes : Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, 1881-2001 et 1948 : L'histoire de la première guerre israélo-arabe. Il en ressort que la pensée critique peut s'intégrer au système académique en vigueur dans les universités israéliennes, en épousant cette structure et en cherchant à la renouveler plutôt qu'à la démanteler.
  L'expression « Les Nouveaux historiens » ne s'applique pas qu'aux historiens israéliens qui s'en tiennent à l'étude du conflit israélo-palestinien ou israélo-arabe ; elle englobe aussi des historiens qui se penchent sur la recherche historique en général, sur l'histoire des Juifs et leur constitution en tant que nation, l'histoire de la Shoah, etc. Nous pouvons définir les Nouveaux historiens comme ceux qui ont défié par leurs recherches la structure conservatrice qui régnait sans partage sur le monde académique israélien.
  Mais cette définition nous aidera-t-elle à comprendre le phénomène des Nouveaux historiens ? Oui et non. Oui, parce que cette définition est claire et précise, et qu'elle nous permet d'engager une recherche méthodologique. En effet, quiconque brave la structure conservatrice est alors considéré comme un Nouvel historien. Et non, parce que cela nous empêche de faire la distinction entre les Nouveaux historiens qui défient le système en vue de son démantèlement et ceux qui le défient aux fins de son renouvellement. Pour clarifier, j'exposerai des exemples de deux modèles d'historiens : les premiers tentent de défier la structure pour la démanteler et les seconds pour la renouveler.
  Ilan Pappé, Shlomo Sand et Avi Shlaim font partie des Nouveaux historiens qui ont défié la structure en place pour la démanteler. Ilan Pappé a rédigé une série d'ouvrages sur le conflit israélo-palestinien, où il a révélé sans ambages les crimes de guerre commis par les gangs sionistes, puis par l'armée israélienne, en 1948. Il a qualifié clairement ces actes et cette politique systématique de purification ethnique. Ses positions se sont exprimées dans deux ouvrages importants : Le Nettoyage ethnique de la Palestine, et Histoire de la Palestine moderne : Une terre, deux peuples. Dans un ouvrage intitulé Formation du conflit israélo-arabe, Pappé se fonde sur des orientations postmodernistes de l'historiographie, s'opposant aux historiens dont l'objectif, dit-il, n'est pas d'accéder à la vérité, mais de fabriquer des « narrations ». Dans sa vision postmoderniste de l'histoire, Pappé se heurte à un enseignement de l'histoire conservateur, selon lequel l'objectif de la recherche est d'accéder à une vérité historique, atteignable une fois pour toutes.
  Shlomo Sand, professeur d'histoire à l'Université de Tel Aviv, est l'auteur de deux ouvrages révolutionnaires au regard de la pensée conservatrice israélienne. Dans le premier ouvrage, intitulé Comment le peuple juif fut inventé, il prétend que le peuple juif a été créé au 19ème siècle, qu'il n'existait pas avant cela en tant que nation ethnique possédant une conscience nationaliste, et qu'il est donc le fruit des élites sionistes du 19ème siècle. Ces prétentions bravent la structure israélienne conservatrice, qui se base sur l'étude du nationalisme juif dans les écrits d'Anthony Smith, pour qui le groupe national ne peut se former en l'absence d'une continuité historique, grâce à laquelle le groupe ethnique préserve sa cohésion. Dans ses écrits, Smith évoque le cas juif à l'appui de sa recherche. Dans son deuxième ouvrage intitulé Comment la terre d'Israël fut inventée, Shlomo Sand affirme que l'expression « Terre d'Israël » - et sa revitalisation nationaliste - a été lancée récemment dans le cadre du projet sioniste. Il s'inscrit ainsi aux antipodes de la pensée conservatrice qui considère la « Terre d'Israël » comme le centre de l'appartenance sentimentale et affective, que les Juifs ont aspiré à regagner pour y créer leur entité politique.
  Avi Shlaim, historien israélien travaillant dans une université britannique, a étudié l'histoire du conflit israélo-arabe en se concentrant sur la politique extérieure et sécuritaire israélienne au cours des cinq décennies qui ont suivi la constitution de l'État. Son ouvrage célèbre, Le mur de fer : Israël et le monde arabe, paraît en anglais en 1999 et n'est traduit en hébreu que des années plus tard. Shlaim emprunte le titre de son ouvrage à un article de Jabotinsky de 1925, Le mur de fer, dans lequel celui-ci recommande le recours à la force comme unique moyen d'imposer au monde arabe la future entité politique juive. Dans son ouvrage, Shlaim relève l'agressivité des politiques mises en place par Israël, lesquelles ont anéanti toute chance de paix avec ses voisins arabes.
  Ces trois historiens (dont deux ont abordé le conflit israélo-arabe et la Nakba - la catastrophe palestinienne- alors que le troisième a étudié plus globalement l'histoire juive) représentent l'archétype des Nouveaux historiens qui ont bravé la structure conservatrice pour la démanteler. Or, il existe un autre genre d'historiens, qui défient la structure en vue de sa réformation et sont parfois confondus avec les Nouveaux historiens, mais je tendrais plutôt à les appeler « Historiens critiques ». Les Historiens critiques, tels Anita Shapira, Motti Golani et Oudi Liebel, regroupent des historiens appartenant au courant sioniste réformateur. Ils tentent d'intégrer le discours réformateur dans l'organisation sioniste travailliste ashkénaze de gauche, qui a pesé de tout son poids sur l'histoire de l'État d'Israël et le mouvement sioniste. C'est un courant à la critique acerbe, qui se livre à une relecture de l'histoire sioniste et de celle de l'État d'Israël qui ne tente de réformer la structure en place que pour affermir sa puissance.
  (… ) Benny Morris, qui prétend être à l'origine du phénomène des Nouveaux historiens, tente donc de banaliser les crimes de guerre perpétrés par Israël en 1948. En d'autres termes, il cautionne la déportation des Palestiniens, qu'il considère comme une conséquence naturelle de la guerre. Selon lui, il ne devrait pas y avoir de problème éthique à affirmer qu'Israël a causé la déportation des Palestiniens en 1948, et il s'étonne que l'ancienne structure y voie un défi éthique. Sur le plan de ses écrits, il reste un Nouvel historien, mais dépourvu de tout sens éthique, puisque la déportation des Palestiniens ne lui pose aucun souci d'ordre moral !

**Mohannad Moustapha est professeur de sciences politiques à l'Université de Haïfa et chercheur au Centre palestinien des études israéliennes.
Article paru dans As-Safir, le 16 Novembre 2013, et actualisé pour le Safir francophone.