C’est l’histoire, assez simple en fait, d’une terre à plusieurs peuples, et qui n’appartient qu’à Dieu. Plusieurs peuples, ou plutôt deux, cousins de surcroît, qui à longueur de siècle ne cessent de revendiquer leur terre. Cela dure cent, mille, deux mille ans. Et cela continue. Et cela continuera.
  Les deux cousins brandissent leurs sources, les deux choisissent Dieu pour juge et la religion pour avocat. La Terre promise des Hébreux se trouvant être une Terre sainte pour l’islam et le christianisme, le jury, perplexe, n’arrive pas à délibérer.
  Mais de la trame classique, le monde s’ennuie, l’auditoire se lasse. C’est l’histoire, assez ennuyeuse en fait, des revers de fortune. Un jour donc il y eut des malheureux (le malheur des Juifs s’appelle nazisme) qui firent d’autres malheureux (le malheur des Palestiniens s’appelle sionisme), si bien qu’après l’Holocauste juif, il y eut l’Holocauste palestinien. L’on vit des massacres de femmes et d’enfants, stocks de chair liquidée, stocks de tiers-monde et de seconde qualité ; l’on vit des villages arabes entièrement rasés, et toute une population parquée dans les camps limitrophes, mise au compte des oubliés de la mémoire collective, confiée, pour être achevée, aux bons soins de la faim et de la maladie. Désormais, le seul narrateur crédible était celui qui chantait la victoire. Et pendant que ledit narrateur captait l’intérêt du public en ressassant année après année son émouvante tragédie, on ne le voyait pas, dans les coulisses, employer des méthodes qui rappellent celles de son ex-bourreau nazi. Tout en pleurant sur ce que lui avait fait endurer l’Histoire, à côté, en sourdine, il refaisait l’Histoire.
  Il est vain de se lamenter en se demandant comment d’anciens persécutés s’étaient métamorphosés aussi facilement en persécuteurs – comment des juifs à peine échappés des fours crématoires pouvaient se sentir capables de mettre le feu aux maisons d’autrui. On ne ferait que pleurer sur la nature humaine…
  Les ambitions du camp victorieux grandirent à mesure que les défaites étaient infligées aux Arabes. Quitte à continuer à chasser des hommes par multitudes, certains commençaient à faire part de leurs visées sur l’ensemble de la Palestine biblique pour reconstituer le patchwork correspondant à leur rêve, ce qui, bien entendu, entraîna une série de guerres avec les pays dont l’unique faute avait été de faire partie du rêve exaltant d’un autre peuple. A l’intérieur, les descendants des Philistins continuaient à se faire décimer ici ou là ; il y eut une révolte d’enfants et de pierres, puis l’horreur redevint monotone. Nous n’étions plus dans une simple histoire, elle devint une épopée.
  … Or, comme le dit Chateaubriand, « dans toute épopée les hommes et leurs passions sont faits pour occuper la première et la plus grande place » ; en revanche, une épopée « où une religion est employée comme sujet et non comme accessoire pèche essentiellement par la base ». L’Histoire a mis en valeur la religion – le judaïsme, évidemment. Elle a relégué au second plan les hommes. Elle a oublié bien volontiers ces Palestiniens qui n’ont fait que longer la vie fixés sur une obsession chimérique, « récupérer la patrie », condamnés, dans un destin inexpiable, à recommencer inlassablement le gâchis de leur existence, minés par l’absurde, interrogeant et réinterrogeant Allah sur l’issue de leur calvaire, sur la banalisation de la cruauté des hommes pour leurs semblables, écrasés par le poids des questions demeurées sans réponse…
  Le monde regardait. Au début de la tragédie, quelques militants de par le vaste monde se retrouvaient choqués – les jeunes surtout. « La Palestine n’était plus un territoire mais un âge, jeunesse et Palestine étant synonymes », expliquait Jean Genet. Mais bientôt le monde s’habitua – y compris ses jeunes, qui vieillirent avec la cause. Quant aux  populations arabes, plongées dans le coma, elles sont alors collectivement entrées dans une phase de néant : au crépuscule de la nation, elles ne furent plus que les témoins de leur sort.
  Livrés à leurs bourreaux, les martyrs palestiniens semblent n’avoir qu’un destin : être battus, brutalisés, violés, violentés, brisés, détruits, avilis, et finir leur carrière militante en photo placardée sur un mur. Des martyrs qui n’existent dans l’esprit du monde, de toutes les façons, qu’en tant que terroristes inconnus méconnus, quand quelque soldat juif est légèrement égratigné. A moins d’avoir l’aubaine de trouver un champ d’honneur de plus grande portée, lors d’une extermination de masse par exemple, pour valoir la peine de former un chiffre dans les statistiques et décrocher enfin trois lignes dans quelque journal régional. Comme s’en indignait Jean Genet : « Rien ne fut dit contre Israël – les Européens depuis quarante ans ayant appris à se taire, sachant que l’épiderme juif est sensible et réactif ».
  C’est l’histoire, assez dramatique en fait, de la mort de l’opinion publique. Une mort à l’échelle internationale. L’indifférence généralisée, mondiale et mondialisée, a pris la relève. C’est l’histoire de l’agonie de la conscience collective qui sombre joyeusement dans la société de consommation, une société friande de produits à consommer et qui a cessé depuis longtemps de s’indigner – parce qu’elle a tout simplement cessé de penser.


JUILLET 2014.