Aucun Libanais, fût-il responsable décisionnaire ou citoyen ordinaire, n’aura réussi à se tenir à l’écart de la guerre sanguinaire apocalyptique que se livrent le régime syrien et son opposition protéiforme, c’est-à-dire à l’écart de toute idéologie, de toute allégeance ou de tout engagement, comme des sources de financement et d’armement.

De même, il n’existe aucun État arabe qui ne se soit impliqué directement ou indirectement dans une guerre qui a, depuis longtemps, débordé les frontières syriennes et qui associe désormais tous les pays du monde, c’est-à-dire l’Occident américano-britannico-franco-allemand, l’Orient sino-russe ainsi que les « alliés » d’Amérique latine, sans oublier les pays composant le BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud)… Quant à l’Iran, il se considère – et est considéré par le monde – comme une partie belligérante aux côtés du régime, prenant le pas sur la Russie et agissant presque comme s’il était lui-même le point de mire de cette guerre planétaire.

Sur un autre plan, les leaders du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui avaient exprimé des positions divergentes à l’égard de cette guerre et de ses deux camps – régime et oppositions guerroyantes – ont fini par unifier leurs rangs sous la houlette, dans ce « combat décisif », d’un leadership saoudien, même si le Qatar revendique lui aussi sa position de chef de file, se targuant d’avoir été le premier à s’engager dans cette guerre, à coups de billets, d’armes et de fatwas émises par le cheikh Al-Qaradawi. Les leaders du Golfe – rois, princes et cheikhs – reconnaissent leur responsabilité dans la poursuite de cette guerre « jusqu’à la chute du régime dictatorial », et ils rivalisent en déclarations quant aux efforts déployés pour transporter les volontaires, martyrs et mercenaires, d’Europe, d’Afrique et des pays islamiques d’Asie, vers le « champ du jihad » en Syrie, comme ils rivalisent également en « largesses » concédées aux moudjahidin en termes de fonds et d’armes, encouragés en cela par les reconnaissances internationales et les facilités exceptionnelles obtenues pour leurs conférences et leurs implantations dans les différentes capitales du monde. Toutefois, Doha reste « l’axe majeur » et le « fonds de financement » incontesté, et pourvoit à l’armement nécessaire aux côtés de l’Arabie saoudite et de la Turquie, même si certains pays européens, bien que de façon limitée, y contribuent également.

Les pays du CCG ont « détrôné » la Turquie de son leadership pour restituer à cette « guerre » sa dimension « arabe » et en faire une nouvelle bataille dans un affrontement – jadis fermé et désormais grand ouvert – contre l’Iran. (…)

Par conséquent, la guerre en Syrie et contre elle s’est internationalisée, et il est devenu difficile, voire impossible, de trouver des parties « neutres », donnant de cette manière l’occasion à Israël de moissonner des « récompenses » politiques gratuites. La « réussite diplomatique » passerait donc par la cessation de l’état d’hostilité des pays arabes avec Israël. Du même coup, l’Iran s’érigerait en « ennemi », préalablement à la mobilisation des forces à coups de slogans islamistes, moyennant tout à la fois l’argent du pétrole et le soutien occidental aux efforts visant à détruire la Syrie (et l’Irak) au nom de la chute du « régime dictatorial » de Damas et des deux « régimes confessionnels de Damas et de Bagdad ».

Au Liban, et ce n’est pas un secret, les organisateurs des voyages des moudjahidin ainsi que les embarcations transportant les armes, ont fait du littoral nord un port d’ancrage. Celui-ci sert également, pour ceux qui débarquent au nom du jihad, de point de passage entre leur lieu de départ dans certains pays arabes et le « champ de bataille » dans les différentes régions de la Syrie (est-il nécessaire d’évoquer, pour mémoire, le groupe des vingt-deux jeunes de Tripoli et d’autres régions du Nord, victimes d’une embuscade de l’armée syrienne, suite à laquelle le rapatriement des corps des défunts et la remise en liberté des rescapés ont nécessité des médiations et des intercessions en tous genres ?!).

De même, nul n’ignore que certaines forces politiques libanaises disposent d’« officiers de liaison » avec les moudjahidin en Syrie. Résidant en Turquie depuis environ deux ans, ils s’étaient portés volontaires pour une médiation, avortée, laquelle visait à libérer les neuf « pèlerins » enlevés alors qu’ils rentraient d’une visite des lieux saints en Iran.

De nombreuses délégations représentant l’opposition sous toutes ses formes – tant celles brandissant la bannière du jihad que celles ayant opté pour la lutte politique dans des capitales  lointaines pour faire tomber le régime d’Al- Assad – se sont rendues au Liban et y ont rencontré des leaders de blocs politiques et des dignitaires religieux pour coordonner les efforts et unifier  les plans visant la chute du « régime dictatorial », taxé de confessionnel dans le but de galvaniser l’enthousiasme sectaire des foules, dans le cadre de ce qu’il a été convenu d’appeler le « jihad des croyants contre les impies ».

Des forces politiques connues pour leur passé milicien se sont portées volontaires pour mettre à contribution leur « expertise » et les archives relatives à leurs activités, ainsi que les informations dont elles disposent sur le régime syrien et sur la meilleure façon de le combattre, à la lumière de leur lutte passée durant « l’occupation syrienne » du Liban.

Si nous rappelons la réalité de ces multiples interventions « sur le terrain », avec la participation des acteurs internationaux, arabes essentiellement, représentés par les États pétroliers et menés, dans un premier temps, par le Qatar, puis par l’Arabie Saoudite, laquelle a obtenu le soutien du CCG dans la guerre en Syrie et contre elle, c’est aussi pour affirmer que le Hezbollah a été le dernier à « intervenir » et à prendre part à la guerre. (…)

Les parties belligérantes ont ainsi toutes débarqué sur le « champ de bataille », fortes de leurs armes respectives, dont la plus dangereuse et la plus pernicieuse de toutes reste celle de la discorde confessionnelle et sectaire. Or ces mêmes parties n’ont jamais été émues ni par l’occupation de la Palestine, ni par l’invasion israélienne du Liban, et elles n’ont, à aucun moment, tiré une seule balle contre l’ennemi israélien. En revanche, elles ont appuyé, par leur position politique et leur argent, des dirigeants qui ont accepté les conditions de la « réconciliation » fixées par Israël, pour s’extirper définitivement de la confrontation avec ce dernier.

La guerre qui bat son plein en Syrie, contre un régime que l’on peut accuser d’avoir si mal géré la crise politique qu’il a provoqué l’explosion d’une guerre civile dans laquelle s’est impliqué le monde entier, n’est plus confinée à l’intérieur des frontières syriennes. Elle s’est étendue, ou est sur le point de s’étendre, à l’ensemble de la région du Levant, et au-delà probablement, pour atteindre les pays de l’Afrique arabe, jusqu’au Yémen. Avec l’infiltration de cette guerre par des groupes fondamentalistes et jihadistes, il n’est plus permis d’ignorer cette réalité, et il conviendrait de se prémunir contre ses dangers ravageurs.

Par ailleurs, les séries de décisions du CCG revêtent une gravité qui dépasse les lignes rouges de l’unité de la nation. En effet, ces décisions divisent les Arabes en deux camps, les impies d’une part et les croyants de l’autre, entraînant inéluctablement la région dans une spirale de guerres civiles sans fin dont les Arabes sortiront les grands perdants.

Article paru dans As-Safir, le 10 juin 2013, et actualisé pour le Safir francophone