« Ce fut en fait la rivalité entre Emile Eddé et Béchara el-Khoury qui domina la politique intérieure du Liban au début de la République. Entre les deux il y avait une différence marquée d’origine et de tempérament qui se reflétait dans leurs attitudes politiques différentes et aussi dans leurs analyses divergentes. Eddé, dont la famille était originaire d’un village du district de Jbeil, était culturellement très francisé et parlait bien plus couramment le français que l’arabe. A Beyrouth, il fréquentait essentiellement l’aristocratie des négociants du quartier Achrafiyeh et les quelques familles musulmanes qui évoluaient dans ce milieu. (…) A tous égards, el-Khoury apparaissait exactement comme l’opposé d’Eddé. Originaire du Jurd, dans la région druze, el-Khoury était le fils d’un important fonctionnaire civil de la période de la Moutassarifiya, familiarisé dès sa prime jeunesse avec les complexités de la politique des montagnes libanaises. Culturellement el-Khoury demeurait plus arabe que français ; en fait, il utilisait excellemment la langue arabe. De plus, alors qu’Eddé avait tendance à limiter ses contacts sociaux au haut-commissariat français et à la société sélecte d’Achrafiyeh, el- Khoury prenait soin de maintenir de très larges contacts sociaux et politiques, et s’attachait particulièrement à développer des relations amicales avec les cercles musulmans et druzes. Eddé, comme la plupart des maronites du Nord, considérait plutôt le Liban comme principalement une terre chrétienne.

El-Khoury, contrairement à Eddé, était plus un politicien pragmatique qu’un idéologue. (…) Il voyait bien qu’alors qu’un Liban réduit avait peu de chances de survie, un Grand-Liban ne pourrait survivre que par une collaboration politique et sociale entre les chrétiens et les musulmans. (…) Alors qu’Eddé considérait le mandat français comme une garantie nécessaire de l’indépendance du Liban, el-Khoury voyait en lui un obstacle marqué à la coopération chrétienne et musulmane qui, d’après lui, pouvait seule assurer l’indépendance du Liban. » (1)

(1) Kamal Salibi, Histoire du Liban du XVIIème siècle à nos jours, Paris : Naufal Europe, 1992, 2ème édition.