Mai 2014. Le mandat du 18ème président de la République touche à son terme. C’est sous l’angle du style présidentiel, plutôt que sous celui, plus classique, de l’historique de leur mandat, que nous avons choisi de jeter la lumière sur quelques-uns de nos présidents. Et si quelqu’un vient à s’étonner de voir notre liste de portraits s’en tenir aux présidents d’avant-guerre, avec un hommage plus appuyé à Fouad Chéhab, il concèdera bien vite, à la réflexion, que depuis lors la présidence a singulièrement manqué de style…

Le style du féodal populaire
Quand Habib Pacha el-Saad (1) est nommé, par arrêté du nouveau haut-commissaire Damien De Martel, président de la République, la presse française de l’époque le considère comme l’un des plus grands personnages du Liban (2). Il s’agit d’un féodal populaire issu d’une famille bien enracinée dans l’histoire du pays ; il est également le premier chrétien à avoir reçu, en 1900, par firman du sultan, le titre de pacha.

Un président à l’écoute des citoyens
A cause de son âge, sans doute, puisqu’il accède à la présidence à soixante-quinze ans, el-Saad se distingue par sa sagesse. Souple et diplomate, il est capable de maîtriser ses haines pour rester objectif : ainsi son antipathie à l’égard d’un général français ne tourne pas à la haine de la France entière. Son style de leadership repose sur un point fort : il a l’art de diriger les hommes tout en devinant les désirs de ses concitoyens. La rigueur qu’il impose est d’autant mieux acceptée qu’elle va de pair avec son honnêteté et qu’il sait se montrer proche des gens : « Devenu président de la République, Habib Pacha el-Saad reste à l’écoute des citoyens et son domicile de Furn-el-hayek est ouvert à tous » (3). Poète amateur, le président parle avec éloquence, reçoit avec le savoir-vivre des grands seigneurs et s’adresse à ses visiteurs, toutes couches sociales confondues, avec la politesse qui caractérise à l’époque les gens de bonne naissance.

(1) Président de la République libanaise du 30 janvier 1934 au 20 janvier 1936.
(2) L’illustration, 15 février 1913.
(3) Joseph G. Chami, Le mémorial du Liban, Du mont-Liban à l’indépendance (1861-1943), Tome I, Beyrouth, 2002.

Un président au style austère
Quand le haut-commissaire français Dentz, à la recherche d’un remplaçant à Emile Eddé, demande un jour à rencontrer le juge Alfred Naccache (1), ce dernier commence ainsi la conversation : « Je n’ai rien à voir avec la politique. Je suis comme le grand Dalloz, convaincu que rien, même la corruption, n’offense le juge autant que la politique ».

« Juriste intègre et compétent formé à l’Université de Paris IV, Naccache jouit d’une réputation exquise. Vingt années de service dans les rangs de la magistrature lui ont assuré le respect de tous les Libanais. » (2) « La politique est une éthique, et non un dénigrement de l’éthique », répète ce fils de banquier.

Béchara el-Khoury dira de lui que c’est « le juge doux et affable capable par sa seule présence d’apaiser tous les litiges sans les résoudre tout à fait et d’adoucir toutes les haines et toutes les rancunes ». Son intégrité, Naccache la conservera tout au long de son mandat. Les membres de son gouvernement sont d’ailleurs à l’image de leur chef, des modèles d’austérité qui fuient les plaisirs de la vie. Jadis, quand ils étaient juges, ils prenaient le tramway pour se rendre au Palais de justice, aujourd’hui ils se partagent la même voiture pour se rendre à leur bureau. Un autocar pour ministres, en quelque sorte… Après son mandat, le président renoue tout aussi austèrement avec ses habitudes d’avant, son train de vie dépouillé de tout, même de personnel de maison. Comme avant son passage au sommet de l’Etat, il reprend en toute simplicité le tramway, sous les regards admiratifs et ébahis des passagers qui murmurent : « C’est l’exprésident dans le tramway... ».


(1) Président de la République libanaise du 9 avril 1941 au 18 mars 1943.
(2) Denise Ammoun, Histoire du Liban contemporain, 1860-1943, Paris : Fayard, 1997.

Le style du président exemplaire
En 1943, l’autorité mandataire nomme Petro Trad (1) chef de l’Etat libanais. Qui est Petro Trad ? « Une référence juridique, un homme brillant, équilibré, capable de ramener tout problème à ses justes proportions », d’après le président Charles Hélou. Le 2 mai 1913, Le Journal du Caire fait de lui le portrait suivant :

« Petro Trad est le grand avocat de notre ville. (…) L’homme est élégant, beau garçon, fin parleur. Il faut lui rendre cette justice qu’il a sacrifié le meilleur de son temps à la cause sacrée du pays. Et son temps, sachez le, c’est de l’or en barres, car il ne trouve jamais assez de temps pour satisfaire sa très riche clientèle ».

L’idéalisme du président le prive de son gagne-pain
Il est vrai qu’en général ceux qui parviennent au Liban à s’introduire dans l’univers de la politique, y doublent, voire y décuplent leurs richesses... or le parcours de Petro Trad est exactement à l’opposé. Cet avocat très aisé à ses débuts est mort pauvre. Son éthique l’a ruiné : lui dont le cabinet ne chômait pas, a redistribué sur d’autres bureaux, par souci de justice, une partie des contentieux qui lui étaient proposés. Président de la Chambre ou chef de l’Etat, il gèle ses affaires et donne à ses collaborateurs l’ordre de refuser tout nouveau contentieux pour éviter tout conflit d’intérêt. Alors son travail s’arrête... au point qu’il se retrouvera un jour dans l’incapacité de payer le loyer de son cabinet !

A ce monsieur correct qui arbore un air de dignité, on ne connaît pas de défauts et encore moins d’excès. Extrêmement respectueux des hiérarchies, il prend plaisir à répéter : « Un être qui ne respecte pas les hiérarchies est aussi lourd qu’un hôte qui s’impose », et il se fait le moins d’adversaires possible. Comme Petro Trad a des principes en matière de droit, il en a en matière de politique, et il saura, durant son mandat, conserver ces principes, mis à l’épreuve du pouvoir.

Il avait pour mission de restituer la Constitution suspendue, de superviser les élections législatives sur la base d’une nouvelle loi électorale et de préparer l’élection d’un nouveau président de la République. Il accomplit sa tâche avec succès et organise les élections de la Chambre, qui élit Béchara el- Khoury premier président de l’indépendance, puis il se démet de ses fonctions.

(1) Chef de l’Etat libanais du 22 juillet 1943 au 20 septembre 1943.

Le style du leader élitiste profrançais
Quand Emile Eddé (1) accède à la présidence, il est un vétéran de la politique qui bénéficie d’une double expérience, du législatif et de l’exécutif, capable de rallier autour de lui les hommes intéressés par la vie publique, mais aussi de découvrir, puis de magnétiser, les nouveaux talents politiques du pays.

En matière de relations extérieures, il adopte une politique étrangère hostile aux Arabes. Quand la colonisation israélienne aboutit à l’exil des Palestiniens, un grand nombre d’entre eux arrivent déguenillés et à pied au Liban, où ils sont accueillis par des officiels émus auxquels Emile Eddé dit impassiblement : « Ces gens sur lesquels vous versez des larmes feront un jour pleurer nos enfants ».

Anti-arabe, Eddé ne s’en cache pas. Il a d’ailleurs toujours encouragé la propagation des idées de son ami Charles Corm, qui affirmait l’origine phénicienne du peuple libanais. Profrançais, le président, particulièrement influent dans les hautes sphères politiques à Paris, ne s’en cache pas non plus. A quoi est due cette influence ? Sans doute à son histoire : Emile Eddé s’est opposé à la politique de Jamal Pacha pendant la première guerre mondiale, il recrutait des volontaires pour combattre dans les rangs des Alliés et libérer le Liban du joug ottoman. Avocat du Consulat de France, ce qui lui a valu d’être traqué et condamné à mort par les Ottomans, conseiller principal du haut-commissaire français, cet « ardent nationaliste libanais » a joué un rôle actif dans la création du Grand-Liban.

(1) Président de la République libanaise du 20 janvier 1936 au 4 avril 1941 et chef d’Etat du 10 au 21 novembre 1943.


Le style du président montagnard, arabe, farouche indépendent
Aux élections présidentielles de septembre 1943, le champion à la course présidentielle est Béchara el- Khoury (1), le pragmatique candidat des Anglais. Son infortuné concurrent n’est autre qu’Emile Eddé, le candidat des Français, dont l’influence a visiblement diminué au cours du temps.

Ministre de l’Intérieur, membre du Sénat, bâtonnier de l’Ordre des avocats, élu et nommé député à plusieurs reprises, trois fois Premier ministre, Béchara el-Khoury a une large expérience de la vie publique en général, et de l’exécutif en particulier.

Le président et son équipe mettent fin au mandat français

Cette époque est à l'image du président; elle saura affinner sa soif d'indépendance, à travers des signes et des symboles évidents:

Premier signe : la langue. L'arabe est imposé comme langue officielle au Liban.

Deuxième signe:  la résidence présidentielle. Le palais de Beiteddine devient la résidence estivale officielle du président. Il l'est toujours.

Troisième signe: la Constitution. La Chambre des députés vote à l'unanimité l'abrogation de certains articles de la Constitution devenus incompatibles avec l'indépendance du Liban.

La réaction des autorités mandataires est violente. Le 11 novembre à l'aube, elles font arrêter le président de la République, le president du Conseil, trios des principaux ministres et un député, et les font tous enfermer dans la citadelle de Rachaya. Elles suspendent ensuite la Constitution, dissolvent la Chambre et nomment Emile Eddé chef d'Etat.

La population se met en grève dans tout le pays . Des émeutes déferlent sur les principales villes. L'autorité militaire britannique se montre menaçante à l'égard de Paris et exige la remise en liberté des officiels libanais. Les Etats-Unis exhortent à leur tour avec insistance les Français à changer de politique. Le 22 novembre, les politiques libérés rentrent triomphants à Beyrouth et le président Béchara elKhoury est rétabli dans ses fonctions. Il devient ainsi le premier président de la République indépendante, l'artisan de l'indépendance du Liban. Le mandat français est alors bel et bien terminé.

1) Président de la République libanaise du 21 septembre 1943 au 11 novembre 1943 et du 22 novembre 1943 au 18 septembre 1952.


Le style du « président-roi »
En 1952, la Grande-Bretagne exerce sa pression sur nombre de députés afin de faire accéder Camille Chamoun (I), ex-ambassadeur à Londres, à la plus haute magistrature de l'Etat.

Grâce à l'envergure internationale du président, le Liban se taille une place sur l'échiquier planétaire

Il est plusieurs dimensions dans la personnalité d'un président . L'envergure internationale en est une, et elle est essentielle. L'image de marque de Chamoun, c'est sans conteste sa force sur le plan international, où ses relations ont constitué un atout majeur, non seulement pour son accession au plus haut poste de l'Etat, mais aussi pour son ouverture sur le monde extérieur tout au long de son mandat. Ce président charismatique, pro-occidental, surnommé le président-roi, devient l'interlocuteur des grands de ce monde. Il parcourt la planète avec l'énergie qui le caractérise, toujours accompagné de sa femme avec laquelle il forme un couple très distingué - un couple, dira-t-on, qui aura été un peu les Kennedy du Liban.    « Jamais chef d'Etat ne voyagea autant que lui. Il sillollna d'abord les capitales arabes. puis fit Connaître le nom du Liban au vieux et au nouveau continent, ambassadeur extraordinaire, sur les rives du Bosphore, à Dakar, au Brésil. en Uruguay, en Argentine, au Prado. a la cour du roi des Hellènes. Souverains et chefs d'Etat se succédèrent en conrrepartie à Beyrouth. .. Le nom du Liban a été sans cesse répété à travers les pays de la planète. » (2)

Sur le plan économique, la prospérité caractérise son mandat, confirmée jusque dans les rangs de ses détracteurs. Jamais president n'aura inauguré autant de projets d'infrastructures, autant de fabriques, d'usines, d'établissements commerciaux et industriels ... La promulgation en 1956 de la loi sur le secret bancaire contribue de façon fondamentale à l'attraction d'une partie des capitaux arabes dans le pays, comme au développement du secteur bancaire. Sur le plan social, on note une extension des réseaux routier et hydraulique, une modernisation des infrastructures scolaires (3). Mais c'est l'obtention par les femmes libanaises de leurs droits politiques que l'ongardera en mémoire comme l'une des plus grandes réalizations du président. Le deuxième sexe peut enfin voter. Sur le plan culturel, ledit président crée avec son épouse le festival de Baalbeck; sur le plan sportif, il n'est pas peu fier d'inaugurer la Cité sportive dont il est le promoteur el qui portera son nom pour toujours. Cet inventaire incomplet de ses réalisations nous incite à rappeler qu'une présidence n'est pas une fin en soi. Elle est un commencement au contraire. Car aussitôt élu un président se confond avec le pays qu'il représente, et dès lors, il n'est plus lui-mème qu'un projet en gestation.

(1) Président de la République libanaise du 23 septembre 1952 au 22 septcmbre 1958.
(2) Joseph Chami. Le  mémorial du Liban. Le mandat Camille Chamoun (1952 - 1958), Beyrouth. Tome 3. 2002.
(3) Ibid

Le style rigoureux du président réformateur, fondateur de l’Administration moderne
Quand le général Fouad Chéhab (1) accède à la plus haute fonction de l’Etat, il jouit d’une grande popularité dans le pays, grâce au rôle qu’il tient à la tête de l’armée depuis sa création, ayant réussi à en faire un corps discipliné et efficace. L’élection de ce descendant des anciens émirs du Liban ouvre une nouvelle ère, celle de l’espoir.

Parfait gestionnaire, il inaugure son mandat en dotant la présidence de la République d’un appareil étatique structuré. Bientôt il demande à un célèbre architecte d’édifier le palais de Baabda, qui servira désormais de résidence officielle permanente aux présidents de la République.

Le style du président rassembleur
Sur le plan politique, Fouad Chéhab est consensuel. En 1958, c’est un pays secoué par les combats et traumatisé par les enlèvements et les meurtres don’t il prend les rênes. Le spectre d’une guerre religieuse entre musulmans et chrétiens menace le pays. Pour ressouder les fêlures communautaires, ce politique de premier rang forme des gouvernements soucieux de paix sociale, qui restituent l’esprit pacificateur du Pacte national. « Sous la direction avisée du moins typique des dirigeants libanais, le président Fouad Chéhab, les différences entre les communautés du pays avaient été rapidement estompées et tout le monde parlait d’unité nationale. » (2)

Une politique économique et sociale fondée sur la justice
Dans son message à l’occasion de l’indépendance du Liban en 1960, Chéhab déclare que la réforme de l’Administration doit s’accompagner d’une vaste réforme sociale. Le président pionnier consolide donc l’État, mieux, il l’humanise : pour la première fois dans l’histoire de ce pays livré à un libéralisme sauvage, l’économie est planifiée, et une politique sociale est mise en place. La création de la sécurité sociale vise à niveler les inégalités de revenus. Le chômage et l’amélioration du niveau professionnel sont au centre des préoccupations du président. Il lance l’Office de Développement social, qui effectue des travaux d’utilité publique dans les régions excentrées et fait construire des habitations pour les ouvriers. Les écoles fleurissent. Une politique active d’exploitation des ressources hydrauliques et agricoles est également développée. Et cette époque est aussi favorable aux femmes : l’égalité entre les sexes dans la nouvelle loi successorale des non-musulmans est instaurée en 1959.

Sa réforme sociale, Chéhab la conçoit grâce à la mission IRFED (Institut de recherche et de formation en vue du développement) à laquelle il a fait appel et qui a procédé à une étude socio-économique globale du pays. Aujourd’hui, les rapports réalisés par cette mission, visant à pondérer les inégalités sociales, restent les plus importants dans l’histoire du développement du Liban. C’est sur la base de ces rapports que sont créés le ministère du Plan, la Caisse nationale de Sécurité sociale pour la retraite et l’assurance maladie des salariés, et que sont mis en œuvre des projets assurant à la plupart des zones jusqu’alors les moins privilégiées, routes, eau, électricité et écoles.

Le processus réformateur du président a été déclenché sitôt que le gouvernement de Rachid Karamé a obtenu les pleins pouvoirs, en décembre 1958, lui donnant le droit de légiférer pendant six mois par la voie de décrets-lois. Pour Chéhab, former un organisme pour superviser les nouveaux décrets législatifs relatifs à la réforme administrative constitue un préalable à toute réforme. Le Comité central pour la réforme administrative est donc créé. Par souci de transparence, le gouvernement annonce publiquement les grandes lignes de cette réforme, qui sont principalement : la description des postes et la réorganisation de la structure administrative, la simplification des procédures, la décentralisation administrative, le renforcement de l’inspection, la création d’un Institut national pour l’Administration, la création d’un organisme autonome pour la fonction publique, etc.

Dans le secteur de l’Administration cent soixante-deux décrets-lois ont ainsi été promulgués. Ils sont relatifs à : l’élaboration d’un nouveau système pour les administrations publiques, d’un nouveau système pour les fonctionnaires, d’un nouveau système pour l’organisation administrative et d’un nouveau système pour la retraite ; la réorganisation de la Cour des comptes, en vue de renforcer le contrôle financier ; l’élaboration de nouveaux principes pour la comptabilité publique. Citons parmi les organismes  créés : le Conseil de la fonction publique et l’Inspection centrale, instances de contrôle qui ont à charge de former, suivre, contrôler et sanctionner au besoin l’Administration, l’Office du développement social, le Conseil de l’habitat, le Conseil national de la recherche scientifique, le Plan vert, l’Institut d’études judiciaires, le Conseil de la planification et du développement, le Conseil exécutif des grands projets, l’Office du blé et des fruits, le Conseil national du tourisme, la Coopérative des fonctionnaires...

Sous la présidence Chéhab, on élabore aussi un code de l’urbanisme (3). L’accès aux emplois publics se fait par concours, ce qui assure l’égalité des chances aux candidats. La formation initiale et continue des fonctionnaires est confiée à l’Institut de l’Administration publique créé en 1959. Et pour parachever le tout, le premier ministre d’Etat à se voir confier le portefeuille de la Réforme administrative, est nommé en 1960. Voilà pourquoi Chéhab, premier président à avoir realize les fondements d’un Etat moderne, est le président de l’Administration par excellence.

Fouad Chéhab accorde une attention particulière à la décentralisation administrative, en créant de nombreuses municipalités et en leur donnant de plus grandes prérogatives. Des élections municipales ont lieu. Dans le même esprit, le président supervise l’élaboration du premier statut des établissements publics, décentralisant ainsi le pouvoir des ministères.

La réforme de Chéhab, indéniablement ambitieuse, ne néglige aucun secteur. Au nombre de ses réalisations, la création de la Banque centrale en 1963 (qui se substitue à la Banque de Syrie et du Liban) permet au pays d’émettre et de contrôler sa monnaie nationale, d’assurer son indépendance financière et de se dégager définitivement du franc français, auquel la livre libanaise était liée depuis les années du mandat. « Les résultats de la politique du général furent remarquables sur le plan économique. L’économie libanaise devait en effet connaître un essor remarquable, en particulier dans le secteur industriel ; (...) le secteur bancaire et la monnaie libanaise sont plus dynamiques et solides que jamais, la qualité des services (touristiques, éducatifs, médicaux, commerciaux) fait véritablement du pays une économie régionale dominante. » (4)

La stabilité politique a aidé au développement économique général, augmentant les revenus de l’Etat et, partant, les crédits consacrés aux projets et aux services publics. Preuve irréfutable qu’il a profondément marqué la vie politique, Fouad Chéhab,  grâce aux succès qu’il remporte, est bientôt associé à un courant politique dérivé de son nom, le chéhabisme. En 1960, le minister George Naccache expose sa vision du chéhabisme dans le quotidien L’Orient, consacrant ce vocable politique. Naccache rappelle d’abord que le pouvoir présidentiel n’est concevable que s’il est issu d’un large consensus interconfessionnel et fondé sur une franche adhésion populaire.

Et comme tout président réformateur au Liban est très vulnérable, parce qu’il dresse d’emblée contre lui tous ceux qui sont lésés par ses réformes, on n’est donc pas surpris outre mesure que Chéhab ait eu des adversaires. Sur le plan économique, les grands ténors du capitalisme n’apprécient guère la personnalité incorruptible de leur président, un aristocrate appauvri refusant catégoriquement d’utiliser sa fonction pour améliorer sa situation financière. Les partisans d’un libre-échangisme pur et dur, excluant toute intervention de l’Etat dans l’économie, voient particulièrement leurs intérêts menacés par ce président qui œuvre pour une économie diversifiée. Mais les politiques ne sont pas en reste ; en effet, la vieille classe politique, dont les figures de proue sont qualifiées par Chéhab de     « fromagistes », est mal à l’aise avec ce président qui ne parle pas son langage.    « Le chéhabisme sera un essai de dépassement du Pacte national pour construire un Etat fort et moderne ; il sera défait par la coalition des notabilités de toutes les grandes communautés et les interférences extérieures puissantes ». (5)

Mais l´Histoire retiendra sans conteste Fouad Chéhab comme le plus grand président de la République libanaise.

(1) Président de la République libanaise du 23 septembre 1958 au 22 septembre 1964.
(2) Kamal Salibi, op. cit.
(3) Joseph G. Chami, Le mémorial du Liban, Le mandat Fouad Chéhab (1858-1964), Beyrouth, Tome 4, 2003.
(4) Georges Corm, Le Liban contemporain : histoire et société, Paris : La découverte, 2003.
(5) Ibid.