Les populations arabes ont vécu de longues périodes sous toutes sortes de dominations étrangères, dont notamment le joug ottoman, camouflé d’abord par le prétexte du califat, puis apparaissant clairement comme une tutelle turque. Et même après la chute du sultanat, les Turcs ont maintenu leur contrôle sur les pays arabes, par le biais des wali puis des gouverneurs militaires. Des générations entières d’Arabes ont donc grandi avec la ferme conviction qu’elles étaient intimement liées par des affinités profondes, soudées par une même raison d’être, qui s’exprimait à travers des objectifs communs de libération et de reconquête de leur identité nationale. Et ce nonobstant les distances séparant leurs pays et les conjonctures différentes qui y prévalaient.

Au début du XXème siècle, ces liens ont commencé à prendre une forme concrète au sein d’une formule politico-idéologique confirmant l’arabisme dans son rôle identitaire et fédérateur. En affrontant les Ottomans puis les puissances colonialistes, en intensifiant les appels à la liberté, à l’indépendance et à la résistance face à l’oppression, l’identité nationale patriotique l’emporta sur la fibre religieuse, et l’arabisme devint un facteur unificateur entre les «citoyens», indépendamment de leurs religions et confessions.

Nulle différence n’existait, de fait, entre un impérialisme «islamique», représenté par l’Empire ottoman, et une colonisation «chrétienne», en l’occurrence l’occupation européenne de la plupart des territoires arabes. L’oppression était la même, tout comme les tentatives d’oblitérer une identité arabe capable de fédérer les différents pays démembrés par les colonisateurs en minuscules États.

L’histoire est là pour témoigner le plus honnêtement du monde de l’identité de la nation arabe – témoigner que la pléthore de penseurs, de militants et de martyrs ayant façonné le devenir de l’arabisme contemporain, grâce à la longue lutte qui les a amenés à la constitution d’une opposition politique (et non religieuse) face au colonisateur, faisaient partie de différentes confessions. Y figuraient en effet des musulmans de toutes obédiences, sunnites, chiites, druzes, alaouites, ismaélites et zéidites, même si l’avant-garde en fut en grande partie chrétienne.

C’est pourquoi nous voudrions que le prochain chef de l’État soit avant tout un président arabe.

La promotion de la pensée nationaliste par les chrétiens et leur ferveur à proclamer l’arabisme s’exprimèrent en une mission haute et noble, où l’Église joua un rôle fondamental en favorisant l’accès à l’éducation, alors qu’au même moment les mosquées s’absorbaient dans des invocations en faveur du calife et du sultanat.

La régression de l’arabisme, en revanche, est une catastrophe nationale, susceptible de détruire la totalité de la nation arabe et de son projet politique. Preuve en est la guerre en Syrie (avec ses retombées au Liban) qui a remis au goût du jour « le conflit historique » entre sunnites et chiites, rejouant les périodes les plus abjectes et les plus sanguinaires de l’histoire de l’Islam. Or seul l’arabisme peut contrecarrer l’Islam politique et constituer un contrepoids au conflit entre sunnites et chiites. D’où l’incontournable priorité d’un président rassembleur attaché à l’idée de l’arabisme.

Talal Salman est le président-directeur général et le rédacteur en chef d’As-Safir.