Ecrire, c'est d'abord communiquer la douleur d'être femme - et jeter la lumière sur la condition féminine sous toutes ses peines. Et comme « toute douleur qui n'aide personne est absurde », cette douleur a donc une fonction, celle de sensibiliser à la cause des femmes. Une cause censée rappeler qu'un tiers du monde arabe excise encore ses femmes et les mutile joyeusement. Rappeler qu'on les gave comme des oies dans plusieurs régions de Mauritanie. Qu'on les transforme en captives de guerre forcées d'assouvir les besoins des moujahidins en Syrie. Qu'on les lapide pieusement en Arabie Saoudite. Qu'on les immole pour laver un prétendu honneur en Jordanie, au Liban et ailleurs.
« Dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s'est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature », avertissait Diderot. Ecrire, c'est donc à la fois entretenir le feu de la lutte pour les droits des femmes et en empêcher la banalisation. Du thème de l'égalité, certain(e)s semblent saturé(e)s. Françoise Giroud, par exemple, s'en moquait : « la femme serait vraiment l'égale de l'homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». Et pourtant : ce qui est acquis pour les femmes dans certaines aires de la planète est très loin d'être acquis partout. Ecrire, c'est donc, justement, souder les femmes de par le monde et les inviter à plus de solidarité à l'égard de leurs semblables, à plus de projets de développement au profit d'un sexe nommé - ô combien pertinemment - le deuxième sexe. Ecrire c'est, tout autant, inciter les gouvernements arabes à élaborer des politiques publiques tangibles dans l'objectif, excusez l'anglicisme, du « women empowerment ». Une notion superbe, ce « women empowerment », dont nous devons précisément l'existence aux avancées du féminisme qui jalonnent la littérature anglo-saxonne. Cherchez bien : le terme n'a pas son équivalent en français.
Révolue, la lutte pour les droits des femmes ? En Occident, peut-être, du moins au regard de certains ; mais dans un Orient qui avance à reculons au rythme d'un intégrisme rampant, elle ne fait que commencer.
On lutte quand on est une femme. Dès sa naissance, on lutte déjà, rien que pour se faire accepter, rien que pour se faire pardonner d'être venue au monde. D'ailleurs, si la culture pouvait disposer de la nature, la plupart des familles arabes ne voulant pas de filles, il y a longtemps qu'on aurait eu un sexe de moins dans cette région du monde !
Oui, parfaitement, on lutte, toutes - avec des nuances entre les milieux, les classes sociales et les familles. Sauf que notre lutte est parfois, souvent, individuelle - et donc quelque peu nombriliste. Il semblerait qu'elle manque de conscience collective. En effet, si les filles de Palestine continuent à souffrir sous les tenailles du Shin Beth tandis que les grandes dames arabes, quand elles s'évertuent à s'associer, se laissent accaparer par leurs cocktails, la question de la conscience collective en matière féministe est fort légitime.
Ecrire, c'est donc, paradoxalement, défendre la femme, mais aussi la responsabiliser. Ecrire pour rappeler aux autres qu'elle est une victime, écrire pour lui rappeler qu'elle est faible. Et faible n'est pas ici un qualificatif, c'est une accusation. Dans notre système masculin, sexiste, les piliers sont parfois, souvent, des femmes. Les hommes se contentent d'en être les architectes. Osons dire avec Flaubert que la femme est alors « un pur produit de l'homme ». Comme il s'est trouvé en Amérique des esclaves combattant aux côtés de leurs maîtres pour le maintien de leur esclavage, ce sont malheureusement bel et bien des femmes qui taillent dans la pierre, sculptent, comme une armada d'esclaves, un monde arabe ciselé à la mesure des hommes. Dans ce sens, écrire, c'est libérer la femme d'elle-même. Et c'est bien là la lutte ultime, impossible à entreprendre sans une dose supplémentaire d'intrépidité : la lutte contre soi. La lutte de la femme contre l'anti-femme qui l'habite.
Ecrire, c'est, ensuite, rectifier une erreur historique, et tenter de réparer en partie l'irréparable injustice de l'Histoire. Et ce, en faisant connaître des modèles arabes féminins qui nous ont ouvert la voie, à nous autres femmes qui les avons suivis, accomplissant ainsi notre devoir de reconnaissance à leur égard. Toute femme de plume se sent investie d'une mission, celle d'archiver leur crédit. Fatima Mernissi la première. Dans son ouvrage Sultanes oubliées : Femmes chefs d'Etat en Islam, elle dénonçait « les purges les plus fascinantes de l'histoire de l'humanité : une liquidation en série de (femmes) chefs d'Etat passée sous silence, laissant totalement indifférentes les autorités publiques (…) ». Force est de constater qu'elle a raison : crime d'auteur ou crime d'éditeur ? Toujours est-il qu'en lisant nombre d'écrits féministes publiés à Paris, Le XXème siècle des femmes (Larousse, 1993) ou Les grands événements de l'Histoire des femmes (Nathan, 1995) ou encore Quand les femmes prennent le pouvoir (Les collections de l'Histoire, 2007), on ne les retrouve quasiment pas, les femmes arabes. Créatures improbables dans un Orient sexiste (et qui se refuse de l'admettre, sans pour autant mettre les sexes sur un pied d'égalité), créatures de trop dans un Occident raciste (et qui se défend de l'être, sans pour autant mettre les races sur un pied d'égalité). De l'Histoire, on les a donc, et avec sang-froid, résolument rayées.
N'est-ce pas grave ce que nous affirmons ? Que la vérité n'était pas vraie, que la traversée du désert des femmes arabes n'en fut pas une, que la connaissance de ces femmes devrait faire irrémédiablement partie de notre culture ? Sans doute, car il y a des femmes devant lesquelles il est grand temps que l'Histoire s'incline.
Ecrire, c'est donc surtout offrir des modèles de femmes positifs et stimulants. Les modèles de femmes positifs et stimulants ont une utilité sociale. L'utilité sociale façonne l'avenir - et le devenir. Le devenir, c'est de contribuer à faire des femmes les formatrices des générations futures, et non de simples reproductrices de mœurs et d'enfants, produits et accaparés par les hommes.
Ecrire, c'est aussi se pencher sur les vrais problèmes qui se posent aux femmes arabes, c'est soulever, dans une conjoncture où il en est grand besoin, des questions de fond. A preuve, pour embellir leur image les dictatures arabes ont cherché à placer un certain nombre de femmes dans des postes de décision. Dans le gender language, cela s'appelle la représentation de la femme dans les centres de pouvoir. L'Egypte de Moubarak, la Tunisie de Ben Ali et la Lybie de Kadhafi en ont longtemps constitué une parfaite illustration. Mais un dictateur qui maintient son peuple dans la misère et le sous-développement (dont la moitié sont des femmes) peut-il se réclamer féministe parce qu'il s'entoure de femmes dans un cabinet ministériel et se fait représenter par une poignée de femmes ambassadrices à l'étranger ?
L'ensemble de la littérature sur les femmes arabes contemporaines veut nous faire croire que le féminisme est l'apanage des tyrans. Mais il est intolérable de rester à la surface des choses. Le superficiel, quand on se veut penseur, est coupable.
Pousser au plus profond la réflexion, c'est redonner progressivement aux mots, aux concepts, aux idées, leur véritable sens - restaurer l'ordre du sens. Dans nos monarchies arabes (et nos démocraties qui ne demandent qu'à leur ressembler), celles qu'on nomme les « pionnières » n'en ont souvent que le nom ; quant aux héroïnes, elles sont reléguées aux oubliettes. Quand les militantes politiques sont délaissées en prison, les magazines décident de consacrer leur couverture aux épouses de dictateurs à l'occasion de leurs anniversaires. Sans premières dames, qui n'ont par ailleurs rien de premier, les colloques semblent même ne plus savoir s'ouvrir. Clamons alors que toute la gent féminine ne mérite pas d'être appelée « Femme » ! « Femme » semble un titre usurpé, et il faudra, justement, le rendre à quelques-unes qui le méritent : souvent d'ailleurs, il s'agit de personnalités inconnues.
Ecrire, c'est contribuer, enfin, et c'est là l'objectif le plus ambitieux, à créer des foyers plus accueillants, plus chaleureux pour les centaines de millions de petites filles qui continueront à naître… Des foyers plus tendres et plus humains que ceux qui nous ont accueillies.
Tout article sur les femmes, tout dossier sur les femmes, sont imparfaits. Ils ne font que vous (oui, vous) inviter à les enrichir par de nouveaux articles, de nouvelles anthologies, de nouveaux engagements, de nouvelles initiatives. C'est leur imperfection qui constitue leur force - parce qu'ils visent, d'abord et enfin, à mobiliser. Ils ne demandent qu'à être complétés. Complétez-les donc de la manière que vous souhaitez, chères lectrices, chers lecteurs, pourvu que vous découvriez et fassiez découvrir les femmes de votre entourage et d'ailleurs.