I- Plus rien ne reste après ton départ
L'heure est venue d'organiser la cérémonie des adieux ; les valises sont déjà prêtes pour le départ, les jours passés encombrent notre devenir, les mots ont perdu leur sens de l'orientation et le poème, depuis longtemps, s'en est allé sur l'autre rive de la Palestine, bien au-delà du chaos de Beyrouth, vers l'arène du sang de Damas, vers le « rêve anéanti » de Bagdad...
L'heure est venue de se remémorer furtivement le café d'autrefois, quand il exhalait la saveur de l'avenir. Quand le rêve tissait ses images avec le fil de la liberté, quand le sang, blanc comme le cœur d'une vierge, était servi pour les noces de la nation... Il est urgent que nous retrouvions nos mots, nos noms, nos guerres et notre culture, et que nous leur demandions pourquoi est mort tout ce qui fait partie de nous, tout ce qui est en nous, tout ce qui est avec nous. Et pourquoi nous restons à attendre que se produise un nouveau Tall El-Zaatar dans le camp de Yarmouk et pourquoi nous ne pouvons palper rien d'autre que les corps jonchés de Sabra et Chatila dans les étendues du malheur arabe.
L'heure est venue de demander à Mahmoud Darwich à quoi sert une culture raffinée qui... un beau poème qui... Une étudiante pourrait se demander : « ? quoi peut servir un poème ? ». Un poète qui extrait des fleurs et de la poudre à fusil de deux vers, et les ouvriers écrasés sous les fleurs et la poudre à canon de deux guerres... ? quoi bon, le poème ?
L'heure est venue de demander à ce Palestinien, témoin de nos rêves, de notre sang et de l'Homme en nous : pourquoi cette défaite ?
Nous parcourons du regard notre pays qui n'en est plus un ; la Palestine d'aujourd'hui ne ressemble plus à la Palestine, symbole de liberté et d'humanité, emblème de la Cause. Nous contemplons notre culture : elle est devenue une horde de hurlements, de versets et de fatwas. Nulle grandeur dans le discours, et dans le langage rien d'autre qu'un concert de langues de vipères.
Nous portons notre regard sur les gens ; la mort se lit au cœur même de leur vie, et l'exception est provisoire. Nous jetons un regard sur l'amour, rien n'égale la peur de le perdre. Nous sommes une forêt de haines, de peurs et d'horreurs.
Pourquoi, ô toi qui es présent dans le poème, pourquoi sommes-nous encerclés par ce néant ?
Et pourquoi tout ce que tu avais décelé en nous, au fond de notre être, ce rayon de révolution, de poésie et d'espoir, s'est desséché, et pourquoi plus rien n'en reste après ton départ ?

II- Ce qui a commencé à s'effondrer doit s'effondrer tout à fait
Je tombe sur un texte de Mahmoud Darwich qui nous décrit avec pertinence, mais je ne le commenterai que plus tard. Le texte dit ce qui suit:
« Dans cet éclatement ouvert à toutes les éventualités, qui secoue les sociétés arabes, une question se pose à propos de la culture de la crise.
La crise, elle aussi, élabore sa culture. Et la culture de la crise est le résultat historique de toute une époque de souffrances, une époque où s'enchevêtrent les guerres globales et les guerres civiles, la modernité et l'émigration, l'authenticité et le salafisme, une époque où les tensions et les passions se manifestent entre dominant et dominé.
Parce qu'elle est ce qu'elle est, cette époque voit les fins se mélanger avec les commencements. Dans la culture de la crise, les choix et les visions se confondent, se réfugient dans les préceptes du passé, proclament l'irrationalisme, se vouent à l'occulte et nous divisent dans la folie furieuse des confessions des seigneurs de guerre, dans les guerres des maîtres en religion, tournant en rond dans le vide.
... Nous déclarons que toute chose doit cheminer jusqu'à sa fin et que ce qui a commencé à s'effondrer doit s'effondrer tout à fait. Nous déclarons que notre enthousiasme à proclamer la mort de la culture dominante, impuissante à préserver son autorité, est le seul moyen qui nous permette de définir la crise et d'affirmer qu'elle n'est pas la nôtre.
Notre choix unique est l'adhésion à la créativité et à la révolution. C'est ainsi que nous signons notre affiliation à un lendemain en cours d'édification. Et dans cette aventure, nous découvrons que notre terre de prédilection est une terre de liberté.
(...) La culture est liberté, elle est acte de liberté. Elle ne peut croître que dans la liberté et ne peut s'affirmer que lorsqu'on se bat pour la liberté. L'acte était le commencement, ce commencement que nous recréons sans cesse pour ne pas tomber ni mourir. L'acte et la réalisation de la liberté, c'est la proclamation de la rupture définitive avec cette relation ambiguë entre la culture du pouvoir et le pouvoir de la culture. Comme si l'opposition ne pouvait pousser que dans le champ du pouvoir, et ne s'adresser qu'au censeur qui se dresse contre elle ou en elle... La rupture, c'est le choix d'une nouvelle terre. »
? la fin du texte, il y a cette phrase qui révèle comme un anachronisme : « Cet effondrement global n'est pas le nôtre, il n'est pas l'effondrement de la créativité et de l'espoir, ni celui de la Palestine, qui est lutte, sens et futur ».
Ce texte n'a pas été écrit hier, ni après le déclenchement du terrifiant « Printemps arabe » ni même après les effondrements successifs et le passage aux célébrations des meurtres de masse. Mahmoud Darwich, ce sublime « visionnaire », a écrit ce texte dans l'hiver 1981. Ne nous
semble-t-il pas qu'il l'ait écrit hier, ou qu'il pourrait l'écrire demain ?
L'écriture, quelle misère ! Et puis… « à quoi sert le poème ? »

III- Les chapitres de l'atrocité
Cette atrocité, les innocents en ont été les victimes. L'atrocité, c'est d'avoir rêvé d'un pays, d'une nation et d'un nationalisme, d'une démocratie, d'une liberté et d'une libération, d'un nouvel être, d'une société digne et d'une créativité constructrice, et d'avoir reçu, en lieu et place du rêve, une litanie de cauchemars qui se sont emparés de la conscience arabe, et de son inconscient.
Et le lot de Darwich aura été : « ? chaque fois que je suis tombé amoureux d'une ville, elle m'a balancé la valise au visage ».
On pourrait préciser cette image en lui donnant un poids plus concret : « … elle m'a balancé un obus ».
Nous sommes devenus plus hideux que nous ne l'étions : nous naissons coupables, des condamnés en sursis... Le compteur nous dénombre selon nos religions, nos confessions et les féodaux auxquels nous prêtons allégeance. Les noms que nous portons n'ont aucune importance. Nous avons été jumelés avec le passé, et nous sommes sevrés du futur. Nous ne sommes plus les bienvenus dans ces lieux, seuls les camps de concentration et les placards mortuaires nous accueillent à bras ouverts. Et le plus fortuné d'entre nous est celui qui gagne un trottoir pour y vagabonder, ou un exil qui lui permet de rêver en dormant, sans jamais pouvoir s'y intégrer.
Pourquoi avons-nous laissé le réel nous altérer au lieu de le transformer ? Serait-ce parce que nous n'avons pas su déchiffrer correctement notre réalité, au sein de ce monde rapace, de cet environnement de régimes et de confessions rapaces? Cette réalité méconnue nous a modifiés ; nous avons été incapables de la comprendre et de l'interpeller pour qu'elle engendre une phase nouvelle, un nouveau temps où les gens auraient pu être plus libres, plus humains, plus patriotes et plus proches de la Palestine, cet inaltérable rêve de liberté.
Cette réalité cruelle est depuis un siècle réfractaire à nos entreprises. La pensée et la politique ne l'ont pas changée, la révolution ne l'a pas améliorée, les armes ne l'ont pas fait progresser, la religion ne l'a pas rendue plus juste. Au lieu que nous « brisions l'image du texte ruminé dans la hiérarchie de l'oppression », c'est le texte qui a prémédité notre assassinat et nous a emprisonnés dans un cercle vicieux horrifiant, dans les méandres d'une censure religieuse fascinée par les causes médiocres, et non point par les causes nobles. Cette réalité que nous avons ignorée sans mauvaise intention ou par méprise, a engendré une religion où légifèrent le châtiment et l'interdiction, et qui a décrété le jugement dernier, ici et maintenant, avant la fin des temps. Et c'est ainsi qu'au lieu de briser l'image du texte, c'est la forme et le fond de l'humain en nous qui ont été broyés...
Nous ne sommes plus des êtres humains. Comme nous étions beaux, il y a trente ans, malgré notre misère ! ? comparer notre culture d'alors avec notre état d'ignorance, notre jâhilîya actuelle, nous paraissions des anges brillants. Aujourd'hui, nous sommes les prisonniers d'une culture despote qui a capturé l'âme, enchaîné le corps, muré le chemin vers la terre et ouvert les portes du ciel sur l'enfer d'ici-bas.
Comme nous étions beaux, quand nous espérions larguer les amarres vers nos rêves ! Et même quand nous avons échoué, nous n'avons pas renié ces rêves ; au contraire, nous nous y sommes accrochés comme à une croix, dans l'espoir d'une résurrection portée par une génération qui aurait hérité le rêve, la compétence, la conscience, la volonté et le savoir...
Mais, après cette date, des tréfonds des religions ont jailli de nouvelles invasions mongoles.
Ce qui devait s'effondrer... a cessé de s'effondrer. Et les lieux sont devenus ruines de l'âme et débris de corps. Yarmouk est le prototype en réduction de la tragédie arabe.

IV- Après les fins, pas de commencements
Nous nous tenons devant la scène du massacre des commencements, sous les fouets de l'oppression, les instruments des versets et les glaives du sacré, brandis pour la défense de l'ancien dictateur et des nouveaux seigneurs et émirs. Toutes les genèses possibles ont été anéanties, avec la récupération de ce patrimoine sanguinaire qui avait germé à Al-Sakîfa, dès les premières querelles à la mort du Prophète, et dans ce qui s'en est ensuivi. Nous voici de retour à l'origine du conflit éternel entre sunnites et chiites. Un conflit entre tous et contre tous. Une lutte de perdition perpétuelle, où ne triomphent que les plaies, qui ne cessent de s'approfondir. Cette guerre qui a éclaté un jour à Al-Sakîfa, n'a pas encore dit son dernier mot. Comment encore parler de rêves ? Et puis encore, à quoi sert le poème?
Ne serait-il pas plus digne de nous demander quelles sont les causes de cet échec ?
(...) Celui qui regarde notre proche avenir, en Syrie, en Palestine, au Liban, en ?gypte, et dans les pays du pétrole, y verra notre passé aux temps des émirs confessionnels et des guerres de confessions.
Tous les commencements se sont éteints, ou ne sont pas encore nés. Et ceux qui ont pu l'être, en Tunisie et en ?gypte, nécessitent pour persister une puissante dose d'optimisme tandis que nous ne possédons qu'une misérable poignée d'espoir.
Pour toutes ces raisons, le poème s'est effondré à Yarmouk.
La Palestine n'a plus rien d'inviolable. La mort s'est plantée dans le camp. Elle s'est nourrie des cellules des réfugiés. Elle a aspiré les yeux hors de leurs orbites.
Ils se sont étendus sur le sol ; autour d'eux, un vide. Pas de pain, pas d'eau, pas de patrie. Puis ils sont morts. Tout simplement. Sans aucune larme de miséricorde. Il n'y a rien de plus atroce que la souffrance de l'affamé. Il n'y a rien de plus scandaleux qu'un martyr qui est témoin de son long martyre.
Pour toutes ces raisons… à quoi sert le poème?

* Nasri Al-Sayegh est le responsable de la page «?Opinions et perspectives » d’As-safir.
Article paru dans As-Safir, le 30 janvier 2014, et actualisé pour le Safir francophone